Lubin Baugin
« Vanité des vanités, tout est vanité » dit l'Ecclésiaste (I, 2). Vanité vient du latin vanitas qui signifie vaine apparence. Vaine venant lui aussi du latin vanus, vide, dégarni, et par extension trompeur. (Dictionnaire historique de la langue française). Vanité est par ailleurs la traduction de l'hébreu hévèl qui désigne une brume matinale, un brouillard qui ne dure pas. Hévèl, c'est donc ce qui ne dure pas. Ainsi la vanité, c'est à la fois l'éphémère des apparences et la précarité de la vie. C'est ce que recouvrent les Vanités, ces œuvres peintes du XVIIe siècle faites pour aider l'homme à se souvenir qu'il est éphémère et précaire.
Les Vanités, qu'on appelle aussi des memento mori (« souviens-toi que tu mourras ») sont au cœur de la sensibilité du XVIIe siècle, et, les peintures comme les sermons sont là pour le rappeler. Représenter l'éphémère de la vie et la vanité des apparences, même luxueuses, ne peut se traduire dans l'œuvre peinte que sous forme de langage symbolique. Le discours peut dire les choses de manière explicite, l'une après l'autre sur le mode de « ceci est l'apparence, ceci est la réalité éphémère » car le discours s'inscrit dans le temps de la chaîne verbale. Il en est autrement pour la peinture où les choses sont nécessairement montrées simultanément, puisque spatialement. D'où la nécessité d'user de symbole à double sens, un sens apparent et un sens « caché ». Il ne s'agit pas là d'un symbolisme ésotérique mais d'une nécessité quasi démonstrative.
Ainsi le tableau de Lubin Baugin met en scène un assemblage d'objets symboliques à double sens : le miroir, emblème de vanité, est noir et sans reflet et devient le symbole de la mort. Le sens des objets entre en résonance avec celui des autres objets, et des groupements se font par contiguïté : le pain et le vin signifient le corps du Christ. Situés dans l'espace clair, avec la perle, la bourse, la carte, la mandore (petit luth) et la partition, ils représentent la partie divine de l'homme. L'œillet symbolise l'amour sacré, le nombre trois indique que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font qu'un dans la caritas. Perle, bourse et cartes font également allusion à la cupidité, au temps dilapidé, et à l'amour vénal. La mandore et la partition disent que la musique peut être sacrée ou profane. Quant à l'échiquier, c'est là que s'engendrent les lignes horizontales et obliques s'étendant à l'ensemble de la composition. Sur l'une ou l'autre des directions, les objets se regroupent, s'opposent ou se répondent. Mais l'échiquier est fermé et la partie n'a pas commencé : c'est à l'homme de jouer la partie de son choix.
Cette élaboration symbolique d'une grande densité, nous la retrouvons, toute aussi lourde mais plus simple dans la Vanité au cadran solaire : une étagère remplie de livres, une crâne, un cadran solaire et une gravure légère. La bibliothèque, c'est, bien entendu, le savoir accumulé par l'homme, le crâne posé sur un livre est le devenir de l'homme dont tout le savoir n'empêchera pas la mort, le cadran solaire, indique le temps qui passe inexorablement et la gravure symbolise le loisir vain.
Ainsi, tous les objets de ces natures mortes particulières font sens. Les symboles sont là pour nourrir la méditation chrétienne sur le sens de la vie. Ils illustrent en quelque sorte la phrase de l'Ecclésiaste.
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