Jacques-Louis David Les Sabines
Peu après la fondation de Rome, les Romains, à la recherche d'épouses, enlèvent les femmes d'une ville voisine, les Sabines. Trois ans plus tard, les Sabins viennent les reprendre et envahissent la ville. On voit à gauche les tours et murailles de la citadelle investie, et le premier temple bâti par Romulus, consacré à Jupiter. Trois personnages se détachent de la foule : Tatius à gauche, le roi des Sabins, Romulus à droite qui porte un bouclier rond, et Hersilie, la femme de Romulus, qui tente de réconcilier les combattants. Une autre Sabine vient de déposer trois enfants au sol, une vieille femme offre sa poitrine aux coups de Romulus. Leur intervention provoque l'arrêt du combat : à l'arrière-plan, un général sabin à cheval donne l'ordre d'arrêter l'assaut, des Romains ont mis leur casque au bout de leurs piques, un cavalier rentre son glaive dans son fourreau, un écuyer détourne un cheval affolé, tandis que Romulus lui-même ne tient plus le javelot qu'il s'apprêtait à lancer sur Tatius que du bout des doigts.
David a puisé pour l'élaboration de cette toile à de nombreuses sources : les enfants posés à terre, la vieille implorante et la femme tenant le genou d'un soldat viennent des deux Enlèvement des Sabines de Poussin, mais il se réfère aussi pour les détails archéologiques à des gravures de vases grecs et à ses propres dessins réalisés lors de son séjour à Rome. Il a fait poser ses élèves qui pratiquent les sports par culte de l'antique ; la nudité des soldats ne correspond pas à la réalité des combats romains, mais à l'idéal grec qui imprègne alors les esprits ; David participe ici du culte du corps masculin nu ; comme le théoricien allemand Winckelmann, il pense que la liberté des corps correspond à la liberté politique. La toile est d'ailleurs très critiquée par Stendhal au Salon de 1824 pour ses nus invraisemblables, mais aussi pour son aspect de bas-relief et sa froideur. Cette résurrection de la Rome archaïque peut en effet sembler théorique, mais elle est animée d'un souffle héroïque et d'une vigueur (notamment dans le fond brossé rapidement et dans la foule qui semble noyée dans un nuage de poussière) qui emportent l'adhésion.
Baudelaire lui-même, le partisan de Delacroix et des romantiques, a toujours admiré David, et il a admirablement rendu l'impression produite par les grandes toiles néoclassiques : « Je me rappelle fort distinctement le respect prodigieux qui environnait au temps de notre enfance toutes ces figures, fantastiques sans le vouloir, tous ces spectres académiques ; et moi-même je ne pouvais contempler sans une espèce de terreur religieuse tous ces grands flandrins hétéroclites, tous ces beaux hommes minces et solennels, toutes ces femmes bégueulement chastes, classiquement voluptueuses, les uns sauvant leur pudeur sous des sabres antiques (Baudelaire pense à Tatius), les autres derrière des draperies pédantesquement transparentes. » [Baudelaire, Exposition universelle (1855), II, « Ingres »]
La toile a aussi un message politique. Les échos à l'histoire récente de la France sont en effet nombreux : les tours rondes et les combats à l'arrière-plan évoquent la prise de la Bastille, la pique a été durant les journées révolutionnaires l'instrument des révoltes populaires et de la violence sauvage, enfin le bonnet rouge que portent certains soldats romains est un des emblèmes des sans-culottes. David conçoit la première idée des Sabines en 1794, alors qu'il est emprisonné pour le soutien qu'il a apporté à Robespierre ; or l'année 1793 est celle de la Terreur, et la France est plus que jamais divisée. David propose une image de réconciliation : Hersilie par ses bras fait le lien entre les deux chefs des armées adverses et arrête les combats ; elle évoque les figures de la République ou de la Liberté qui apparaissent à cette époque. Le cycle des violences (la mort de Remus et l'enlèvement des femmes pour l'histoire antique, la mise à mort du roi, les massacres et les tribunaux révolutionnaires pour l'histoire contemporaine) est stoppé, la paix civile peut à nouveau régner.
Cette référence à l'histoire contemporaine explique les regards insistants que portent sur le spectateur les enfants du premier plan, la femme vêtue de rouge et le cheval à droite. Le spectateur est ainsi directement impliqué dans la scène, et est ainsi invité à une véritable réflexion politique. David avait d'ailleurs placé dans la salle où il exposa le tableau pour la première fois un grand miroir qui plaçait véritablement les spectateurs à l'intérieur de la toile. L'Antiquité est chez David bien plus qu'un rêve éthéré, elle sert avant tout à l'édification des consciences.
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