Médée furieuse
Eugène Delacroix

Une femme dans la pénombre d'une grotte. L'ombre portée cache ses yeux. Deux enfants s'agrippent à elle. Scène familière de maternité ou mieux encore, figures groupées qui sont traditionnellement celle de la Charité. Mais, il y a ce couteau que tient la femme. Delacroix nous donne à voir Médée s'apprêtant à tuer ses enfants. Médée, cette figure féminine pleine de passion, au caractère entier, toujours à la limite de la raison qui a fasciné Eschyle, Sophocle, Euripide, Sénèque, Lucain, Ovide, Corneille. Médée, figure de la passion tragique.

Et justement Médée est folle de jalousie. Son mari, Jason, qu'elle a si puissamment aidé, trahissant son propre père et son pays pour qu'il puisse ravir la Toison d'or, commettant des meurtres pour l'homme qu'elle aime, Jason donc, se prépare à quitter Médée pour épouser (pour des raisons politiques) la fille de Créon, roi de Corinthe. Ivre de fureur, folle de se voir trahie, Médée envoie une tunique empoisonnée à la jeune épousée de Jason, une tunique qui brûle son corps mais aussi le palais royal. Et, puis vengeance des vengeances, folie des folies, Médée égorge les enfants qu'elle a eus avec Jason.

Médée et ses enfants sont là, juste avant le meurtre. Il situe la scène dans une grotte ce qui n'est jamais citée dans les textes anciens. Le choix de cette grotte est probablement symbolique. C'est un moyen économique de mettre en scène ce que nous ne pouvons pas voir, ce qui est à l'intérieur de l'esprit de Médée : une nuit de fureur, l'ombre infernale qui la coupe de ce monde extérieur qu'elle semble regarder en tournant la tête vers l'ouverture de la cavité. Et puis, tour de force extraordinaire, Delacroix place la femme et les enfants dans la position même d'une vieille figure de l'iconographie occidentale : la Charité, vieille figure qui devait parler aux contemporains du peintre plus qu'elle ne nous parle. Et ils ne pouvaient qu'être frappés par le contraste saisissant qui jaillit d'une figure de l'amour maternel, là où il n'est représenté qu'un meurtre contre-nature.

Si les contemporains de l'œuvre ont admiré la puissance de l'évocation, beaucoup furent gênés par cette sorte de visière que l'ombre de la grotte dessine au front de Médée. On a même écrit : « On croirait au premier aspect que Médée porte un loup de velours comme ceux des dames de la cour de Henri III ou de Louis XIV ». Et pourtant, cette visière qui cache le regard de Médée, elle indique avec sobriété et précision ce qui se passe à l'intérieur de l'esprit de la jeune femme : l'aveuglement, la folie qui abolit la claire vision des choses. Après tout, le titre du tableau est bien Médée furieuse et, dans ce XIXe siècle, qui s'intéresse tant aux désordres de l'âme et de l'esprit, le terme furieux ne dénote pas la simple colère mais, au sens fort, la folie. D'un fou qui ne peut plus se contrôler, les médecins de l'époque diront qu'il est un furieux.


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