Jeune Homme nu assis au bord de la mer
Hippolyte Flandrin

Hyppolyte Flandrin fut prix de Rome en 1832, et il devint à la Villa Médicis l'élève préféré d'Ingres. Le Jeune Homme nu, assis au bord de la mer est son œuvre la plus célèbre, bien qu'elle soit un travail d'étudiant : c'est la traditionnelle « figure d'étude », qui fait partie des envois de quatrième année pour les pensionnaires de l'Académie de France à Rome.

Flandrin renouvelle ici totalement le genre de l'académie d'homme nu tel qu'il fut pratiqué par David et ses élèves, et dont les exemples les plus célèbres sont le Patrocle de David (Cherbourg, musée Thomas Henry), L'Athlète mourant de Drouais (musée du Louvre), et La Mort d'Abel de Fabre. Contrairement à ces trois artistes, Flandrin ne montre pas un héros, son personnage n'appartient à aucun récit mythologique, historique ou religieux, il ne renvoie à rien d'autre qu'à lui-même. Ce personnage est un jeune homme, l'idée ou le rêve d'un jeune homme, et cette absence de profondeur iconographique permet une concentration sur des problèmes exclusivement formels.

Le personnage est assis sur un rocher, devant un paysage marin ; mais il n'y a aucune continuité spatiale entre le rocher du premier plan et le paysage, et celui-ci semble bien n'être qu'un décor sans signification propre ; dans une réplique de l'œuvre conservée au musée Bonnat de Bayonne, Flandrin a d'ailleurs présenté son jeune homme devant un fond neutre, et le titre de cette œuvre peut aussi s'appliquer à la toile du Louvre, Étude d'homme nu. En effet, le corps du jeune homme constitue le seul intérêt du peintre : il se situe exactement au centre de l'œuvre, et est assis selon un plan parallèle à celui du tableau ; il n'est pris dans aucune action, et son « activité », le sommeil, convient mal à sa situation ; mais est-il vraiment en train de dormir ? Son attitude est essentiellement artificielle, elle est signifiante certes, mais ces significations ne sont pas de l'ordre du récit, elles n'appartiennent pas au monde réel. Le rôle du paysage est peut-être simplement d'évoquer un ailleurs et un temps rêvé, qui rappelle, mais de manière très générale, la Grèce, elle-même considérée comme un monde idéal par les artistes de l'école d'Ingres.

Ce jeune homme appartient donc à une réalité seconde, celle de l'art. Il a un corps sublime, qui évoque directement la leçon d'Ingres, et notamment le corps d'Œdipe dans son Œdipe et le sphinx. Ce corps s'inscrit à l'intérieur de deux figures géométriques parfaites juxtaposées : un triangle équilatéral et une portion de cercle, seules les mains et la tête viennent rompre la rigidité de ce schéma ; on peut faire le même reproche au dos de ce Jeune Homme nu qu'à celui de La Grande Odalisque d'Ingres, celui de posséder un nombre trop important de vertèbres. La démarche de Flandrin n'est pas l'étude de la réalité mais la création d'une harmonie parfaite, d'une beauté pure ; dans cette quête le corps masculin nu est une forme privilégiée, et Flandrin rejoint ainsi la tradition des maîtres du classicisme, on pense notamment au fameux dessin de Léonard de Vinci qui montre un homme compris dans un cercle et un carré, et aux ignudi de Michel-Ange à la voûte de la Chapelle Sixtine (1508-1512), qui présentent la même beauté parfaite, idéale.

Pourtant la toile de Flandrin n'est pas qu'une abstraction ; cette figure isolée éveille une conscience confuse des origines, elle est une forme archétypique, stable et repliée sur elle-même, mais qui appelle des variations, d'autres images ; le sommeil est associé au rêve, mais la figure appartient elle-même à un monde rêvé ; elle n'appartient pas au monde de la nature puisqu'elle repose sur une draperie qui est une production humaine, et pourtant sa conscience n'est pas encore éveillée, pas encore humaine ; dans cette toile les images oscillent, disparaissent et se superposent.


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