Antoine-Jean Gros
En février 1807, Napoléon Ier remporte contre les Russes et les Prussiens la bataille d'Eylau. C'est une victoire très mince, et les morts sont très nombreux parmi les soldats des deux camps. L'Empereur souhaite immortaliser cette bataille, et il demande à Denon de mettre au point un programme pour une vaste peinture, et d'organiser un concours, remporté par Gros. Le moment choisi est celui du lendemain de l'affrontement, quand Napoléon visite le champ de bataille et fait donner secours aux soldats russes blessés. Denon stipule que « le regard consolateur du grand homme semblait adoucir les horreurs de la mort ». Comme Les Pestiférés de Jaffa, Eylau est donc bien une image de propagande : dans les deux cas il s'agit de célébrer non pas un Napoléon guerrier et victorieux, mais un souverain bienfaisant et déplorant les horreurs de la guerre.
i
La scène est divisée en trois bandes parallèles : au premier plan, les soldats morts ou blessés ; au second plan, Napoléon à cheval, suivi de ses officiers et à qui un hussard, touché par son humanité, fait allégeance ; dans le lointain, les étendues neigeuses de la plaine russe, le campement des troupes françaises et les incendies qui achèvent de brûler Eylau. L'Empereur est mis en valeur par sa position détachée au centre du groupe des officiers, et par la couleur éclatante de son cheval. Il lève la main comme pour dénoncer les maux de la guerre et regarde vers le ciel. Une autorité supérieure semble émaner de lui, et son geste, qui manifeste aussi son autorité et sa domination sur le territoire, retient l'attention de la plupart des personnages.
Cette toile, comme Les Pestiférés de Jaffa qui datent de 1804, est l'occasion d'un profond renouvellement du sentiment esthétique, dans un contexte artistique dominé par David et les néoclassiques (Gros est aussi un élève de David), et elle est considérée comme l'une des premières manifestations du romantisme en peinture. Le ton est en rupture avec l'élan victorieux qui anime le Bonaparte au Grand Saint-Bernard de David, qui date de 1802. L'Empereur ne demande pas une image de conquête, mais celle d'un retour sur la bataille, d'une constatation de ses ravages ; le ton n'est pas celui de l'épopée mais celui d'un chant funèbre et glacé. Gros décrit avec une précision absolument nouvelle les effets du froid sur les cadavres de soldats entassés au premier plan et déjà recouverts par la neige, et ce réalisme dans la description des corps souffrants ou morts retiendra l'attention de Delacroix pour La Barque de Dante, et Géricault pour Le Radeau de la Méduse.
🖼️ Cette fiche contient des illustrations et ressources interactives
Images, vidéos et outils pédagogiques disponibles sur l'interface complète.