Ingres
Œdipe est l'image même de l'aveuglement de l'homme et de son errance dans un univers dominé par des forces supérieures incontrôlables. Il est le fils des souverains de Thèbes Laïos et Jocaste, mais comme l'oracle a annoncé qu'il tuera son père et épousera sa mère, ceux-ci décident de l'abandonner après sa naissance. Œdipe est accueilli par les rois de Corinthe dont il pense être le fils, mais l'oracle lui révèle son destin. Il fuit alors Corinthe et se dirige vers Thèbes. Il rencontre en chemin son père Laïos qui va voir l'oracle car Thèbes est alors soumise à un monstre terrible, le sphinx. Œdipe tue Laïos sans savoir qu'il est son père et, arrivé à Thèbes, se rend auprès du sphinx. C'est en fait une sphinge qui tous les ans exige que lui soient envoyés les plus beaux garçons de la jeunesse thébaine ; elle leur soumet une énigme, et quand ils ne peuvent pas répondre, elle les met à mort. Œdipe résout l'énigme, et le sphinx se laisse tomber du rocher sur lequel il se tient. Grâce à cette action, il devient roi de Thèbes et épouse la veuve de Laïos, sa mère Jocaste, à qui il fait quatre enfants, puis, ayant découvert le double crime qu'il a commis (le parricide et l'inceste), se crève les yeux et mène une vie errante avec sa fille Antigone.
Ingres représente le moment où Œdipe répond à l'énigme de la sphinge. Elle vient de lui demander : « Quel est l'être, le seul parmi ceux qui vivent sur terre, qui a une seule voix, une seule façon de parler, une seule nature, mais qui a deux pieds, trois pieds, et quatre pieds ? » Œdipe : « C'est l'homme. Quand il est encore enfant l'homme marche à quatre pattes, devenu plus âgé il se tient debout sur ses deux jambes, et, lorsqu'il est vieillard, il s'appuie sur une canne ». Le peintre est fidèle aux descriptions grecques de la sphinge : le monstre a une tête et un buste de femme, des pattes de lion, des ailes et une queue de dragon ; elle se tient sur un rocher élevé aux portes de Thèbes. Les traces de violence résident dans les ossements et le pied visibles au bord du gouffre en bas à gauche ; à l'arrière-plan un homme est l'image de l'effroi devant l'apparence monstrueuse et le pouvoir mortifère de la sphinge, mais aussi devant le futur destin d'Œdipe : ou il se trompe et il sera dévoré, ou bien il répond à l'énigme mais le cycle de son destin continuera.
Le double geste d'Œdipe, qui indique la sphinge et lui-même, est très signifiant : le geste de la main gauche montre qu'il s'adresse à la sphinge, et sa main droite est l'image de sa réponse : il se désigne lui-même, car il répond : c'est l'homme, c'est moi. Ce double geste peut avoir des significations plus profondes : celui qui a une seule nature mais à la fois deux pieds, trois pieds et quatre pieds, ce n'est pas toi, le monstre, mais moi, l'homme, et ceci est l'image du destin particulier de l'homme, enfant, adulte, puis vieillard. Or Œdipe représente le déséquilibre, le bouleversement de ce destin : ce n'est pas de toi, la sphinge, que vient la mort, mais de moi-même, Œdipe, qui, maudit, connais un destin bancal, déséquilibré, qui bouleverse le cours des générations : revenant à l'âge adulte à mon lieu de naissance, tuant mon père et prenant sa place, faisant des fils et des filles qui sont aussi mes frères et mes sœurs. Ainsi s'explique le climat de calme et de concentration qui règne sur cette scène pourtant dramatique : elle n'est pas l'occasion de scènes de violences, mais d'une réflexion, d'une interrogation sur le destin de l'homme.
La toile, exécutée lors du premier séjour d'Ingres en Italie, révèle l'orientation très classique d'Ingres. La palette très resserrée est un camaïeu d'ocres qui s'assombrissent jusqu'au noir, les seules notes de couleur vive sont les deux draperies roses. La composition est très rigoureuse : les trois corps sont inscrits sur la diagonale du tableau, mais l'échelle supérieure et la position centrale du corps d'Œdipe attirent l'attention sur le héros principal. La définition de son corps obéit aux conventions de l'académie d'homme nu, genre remis à l'honneur par David et ses élèves, et qui constituait un passage obligé pour tous les jeunes peintres à Rome : le canon est très idéalisé, et la position très calculée, très stable, correspond à un moment de réflexion, qui exclut tout mouvement ou toute expression des passions ; de même le visage n'exprime qu'une concentration très soutenue. Ingres s'écarte cependant de l'idéal du héros antique tel qu'il a été défini par David : le ton de la toile est méditatif plutôt qu'héroïque, et le conflit est intérieur, moral : il ne s'agit pas d'un conflit physique ou politique comme chez David. Ingres fera preuve pour ses nus féminins d'une plus grande liberté encore, n'hésitant pas à transformer l'anatomie de ses modèles.
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