La Grande Odalisque
Ingres

La Grande Odalisque a été commandée par la reine de Naples Caroline Murat, pendant le premier séjour d'Ingres à Rome. Le peintre choisit pour ce nu un thème orientalisant alors à la mode, une odalisque, et représente les traditionnels accessoires de l'orientalisme : chasse-mouches en plumes de paon, turban, narguilé, bijoux. Comme dans la Baigneuse Valpinçon (musée du Louvre) et Le Bain turc (musée du Louvre) qui montrent aussi l'intimité des femmes, le moment privilégié de la féminité semble être l'inaction, le repos lascif qui permet l'assouplissement du corps, et son déploiement pour le regard du spectateur.

L'odalisque est simplement allongée, vue de dos, mais elle nous regarde. De magnifiques étoffes l'entourent, et confèrent à la toile un fort pouvoir de séduction tactile : un linge blanc, une pièce de fourrure, de très riches tissus soyeux captant la lumière, bronze et bleus. L'espace est confiné par un rideau à droite, un pan de mur à gauche ; la composition est donc fondée sur les lignes du corps féminin, qui occupe toute la largeur de la toile. Il se déploie selon des courbes voluptueuses, qui appartiennent plus au langage de l'art qu'à celui de l'anatomie ; les critiques de l'époque ont en effet relevé dans le dessin de la figure un certain nombre d'« erreurs » : le contour de la hanche continue trop directement celui de la cuisse pour former un arc de cercle parfait, le dos est trop long, la torsion de la jambe gauche exagérée, les contours du bras droit trop parallèles.

Baudelaire déplore lui aussi ces « erreurs », mais son analyse nous permet de comprendre l'esthétique ingresque : « Le dessin de M. Ingres est le dessin d'un homme à système. Il croit que la nature doit être corrigée, amendée ; que la tricherie heureuse, agréable, faite en vue du plaisir des yeux, est non seulement un droit, mais un devoir ». [Baudelaire, Exposition universelle (1855), II, « Ingres »]

Ingres en effet n'hésite pas à transformer le réel au profit d'un « système » qui préexiste dans son esprit, une abstraction formelle qui fait du corps de la femme un objet plastique répondant à une définition de la beauté, car c'est avant tout l'harmonie, l'équilibre, qu'après Raphaël Ingres recherche, c'est-à-dire « le plaisir des yeux ». Baudelaire poursuit : « Il supprime souvent le modelé ou l'amoindrit jusqu'à l'invisible, espérant ainsi donner plus de valeur au contour, si bien que ses figures ont l'air de patrons d'une forme très correcte, gonflés d'une matière molle et non vivante, étrangère à l'organisme humain ». [Baudelaire, Exposition universelle (1855), II, « Ingres »]

Effectivement, comme dans la Baigneuse Valpinçon, Ingres atténue ici les contrastes au profit d'ombres délicates et de reliefs adoucis, la structure du corps lui importe moins que son enveloppe, c'est-à-dire la carnation et les contours. Autrement dit, cette recréation de la figure se fait avant tout par le dessin, opération qu'Ingres compare lui-même à l'entrecroisement des fils d'un panier d'osier. Les fils, les lignes sont le vocabulaire du peintre, il s'agit de les assembler sur la grille abstraite qu'est la toile ; Ingres ne cherche pas à recopier la réalité mais à atteindre une vérité supérieure, esthétique, où l'équilibre des lignes produit le repos de l'esprit.


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