Les Israélites recueillant la manne dans le désert
Nicolas Poussin

Les Hébreux ont quitté l'Égypte. Ils sont partis avec tout ce qu'ils pouvaient emporter comme provisions. Maintenant ils marchent dans le désert ; ils ne savent pas encore que cette marche, cette traversée du désert va durer quarante ans. Il n'y a plus de provisions. Il n'y a plus rien à manger. Le peuple a faim. Faim, misère, désespoir, peur. Voici ce qu'ils ressentent. Et puis Dieu se souvient de son peuple. Il va prendre soin de lui. Voici les maigres buissons au milieu des sables qui se couvrent d'une farine grumeleuse et blanche comme du givre. C'est la manne dont les Hébreux se nourriront pendant tout le voyage. Alors, on prend conscience que l'on ne va pas mourir de faim, que Dieu protège son peuple : joie, allégresse, mais aussi respect et dévotion à Dieu. De nouveaux sentiments agitent l'âme du peuple. Et c'est par ses sentiments, ces émotions, ces éprouvés successifs que Poussin rend compte de l'histoire. En regardant successivement les figures, nous suivons l'histoire du début à la fin : notre regard se fait parcours, parcours dans le temps.

Regardez : de gauche à droite, voici la misère, la faim, la Charité, la caritas romaine, puis le respect et la révérence avec Moïse et Aaron et enfin la joie et l'allégresse. En fait, chaque groupe de corps, par sa posture, sa gestuelle, son expression fonde une allégorie de ce qui est ressenti. Et ces allégories successives distribuent le temps. Pas simplement le temps commun. Des gens qui vont mourir de faim sont dans l'histoire humaine, dans l'ordre, hélas, de l'humain. Des gens qui sont nourris par Dieu sont dans un autre domaine : celui de la grâce. Passage du profane au sacré.

Un dernier mot. Ce désert qui fait mourir de faim et de soif est quand même bien luxuriant à nos yeux, pas vraiment « désertique ».. En un mot ce n'est ni le Sahara, ni le Sinaï. C'est qu'au XVIIe siècle, le terme désert désigne un lieu sauvage et retiré, un lieu terrible où les bienfaits de la civilisation sont absents. À cette époque, se retirer au désert, c'est quitter la ville et la cour pour se confronter à la solitude et éprouver la présence de Dieu. Souvenez-vous : dans le Misanthrope, la pièce de Molière, quand Alceste est déçu par celle qu'il aime à qui il propose un amour coupé des vanités de ce monde, et qui lui répond que « la solitude effraie une âme de vingt ans », il annonce qu'il va se retirer au désert. Et bien, ce désert, c'est celui que nous avons sous les yeux et les gens du XVIIe siècle qui voyaient ce tableau ne disaient pas « mais ce n'est pas un désert ». Non, ils comprenaient ce que le peintre disait : ce lieu sauvage et retiré, c'était bien pour eux le désert.


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