Nicolas Poussin
Une composition en triangle. Au premier plan, un jeune homme allongé sur la terre, les yeux entrouverts Derrière lui, un petit enfant ailé tient une torche allumée. Au côté gauche du triangle, une jeune femme, à demi allongée sur un rocher qui lui sert de siège se tient la tête d'une main tandis que l'autre agrippe le rocher. La scène s'inscrit dans une sorte de bosquet : quelques arbres, des plantes, des roches. Le ciel fait une toile de fond tourmentée. Nicolas Poussin, sous le titre Écho et Narcisse, met en scène la mort de Narcisse et la métamorphose de la nymphe Écho. Plusieurs légendes relatent l'histoire de Narcisse. Elles tournent toutes autour du thème du reflet de soi-même ou de celui de l'être aimé et la plus célèbre d'entre elles, celle qui est restée dans l'imaginaire européen se trouve dans les Métamorphoses d'Ovide. Narcisse y est le fils de Céphise, un dieu fleuve, et de la nymphe Liriope.
L'adolescence venue, Narcisse est d'une beauté sans pareille et nombre de nymphes en tombent amoureuse. Parmi elles, l'infortunée Écho. Mais Narcisse est un bel indifférent et ne répond jamais à toutes ses amoureuses ; il semble même ne se rendre compte de rien. Alors Aphrodite (ou Vénus chez les Latins) exaspérée de cette situation rend Narcisse amoureux de sa propre image, du reflet de lui-même qu'il aperçoit un jour dans l'eau d'une source. C'est à son tour maintenant de souffrir d'amour devant l'indifférence de ce reflet qui toujours se dérobe et jamais ne lui répond. Même quand il comprendra que c'est de lui-même qu'il est amoureux, rien ne changera. De cet amour, Narcisse mourra et une fleur qui porte désormais son nom poussera au lieu où il périt.
Quant à Écho, son histoire est tout aussi tragique. Lorsqu'elle savait que Jupiter et une nymphe étaient occupés à s'aimer, la nymphe Écho, allait voir Junon, l'épouse jalouse de Jupiter, et la captivait par de longues histoires, retenant ainsi la déesse jusqu'à ce que Jupiter ait fini avec son amante. Junon finit par comprendre le stratagème et condamna Écho à ne s'exprimer qu'en redoublant les sons et les paroles entendues. Lorsqu'elle vit Narcisse, Écho tomba amoureuse de lui mais le jeune homme la repoussa. Aussi se cacha-t-elle au fond des bois dans la solitude. Consumée par l'amour, le corps devenu squelettique Écho prit la forme d'un rocher, et sa voix est la seule chose qui survit d'elle. Pleine de pitié, Écho accompagna l'agonie et les funérailles de celui qu'elle aimait toujours, répétant ses derniers mots puis les gémissements de ses sœurs les Dryades.
Au premier plan, Narcisse, meurt, allongé. À sa tête, le bouquet de narcisses auquel la mort du jeune donne naissance. Écho, quant à elle, est à demi allongée sur un rocher, près d'un bosquet. Allongée ? En fait, à y regarder de près, Écho se fond dans le rocher, chairs et membres deviennent grisâtres et la nymphe commence à perdre les frontières de son corps : elle devient pierre. Poussin a choisi de peindre la double métamorphose de la légende telle que la conte Ovide.
Écho, Narcisse. Et un troisième personnage : un petit amour tenant une torche. Lisez l'histoire disait Poussin. Alors lisons. Ovide nous dit que lorsque Narcisse fut mort, les naïades et les nymphes voulurent dresser son bûcher funéraire mais à la place du corps, elles trouvèrent une fleur au cœur jaune safran entouré de pétales blancs. C'est ce qu'indique la torche que tient le petit amour dont la position excentrée montre qu'il va intervenir plus tard. En effet, malgré la présence du bouquet de narcisses, Narcisse n'est pas encore mort, comme en témoignent ses yeux à demi ouverts et son regard encore vivant.
Une torche, Dans les traditions antiques, il y a deux sortes de torche. Celles qui sont allumées lors des cérémonies nuptiales et celles qui mettent le feu au bûcher funéraire, symbole éclairant du chemin vers les Enfers. C'est une torche qui éclaire Perséphone revenue du monde des morts et Hécate, divinité des Enfers, qui tient souvent des torches. Reste que c'est l'Amour, Éros, qui tient la torche.
Sa maigreur lui ride la peau ; toute la sève de son corps s'évapore ;
Ne restent que la voix et les os : la voix est intacte ; les os
Ont pris, dit-on, l'aspect de la pierre...
...lui, exténué d'amour,
se dilue, un feu secret lentement le consume.
Il n'a déjà plus ce teint où blancheur et rougeur se mêlaient,
Ni éclat, ni force, ni cet aspect qui naguère plaisait,
Et il ne reste rien du corps jadis aimé par Écho...
Déjà, on préparait le bûcher, le lit et les torches funèbres :
Le corps n'était plus là. À la place du corps on trouva
Une fleur au cœur jaune safran entouré de pétales blancs.
Ovide, Métamorphoses, livre 3, 397-510
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