Nicolas Poussin
Un monument de la peinture pour traduire la force terrible du destin. Une œuvre où architectures, paysages, personnages jouent chacun leur rôle dans ce moment de bascule que Nicolas Poussin a choisi de représenter : celui de la mort d'Eurydice le jour même de son mariage avec Orphée.
Qu'est-ce que nous voyons ? À première vue, rien de terrible, rien ou presque. Une rivière calme dans un décor champêtre, Orphée qui joue de sa lyre. Tout cela au premier plan. Orphée qui joue de la lyre ignorant complètement ce qui est en train de se passer au deuxième plan, n'entendant pas le cri d'Eurydice qui vient d'être mordue par un serpent. Pourtant ce cri fait se retourner le pêcheur. Et puis au fond, une forteresse lourde et comme aveugle qui barre l'horizon - Poussin s'est inspiré du château Saint-Ange à Rome. Qui barre l'avenir du couple ? Une forteresse-destin. Après tout, n'oublions pas qu'à l'origine, le château Saint-Ange était un mausolée romain. Une progression dans le tragique comme dans le temps, traduite par la succession des plans.
Rappelons l'histoire. Fils du dieu fleuve Œagre et de la muse Calliope, Orphée charme l'univers par la musique de sa lyre, une lyre qu'il a reçu d'Apollon. Même les animaux les plus sauvages sont sensibles à son talent et viennent l'écouter paisiblement. Il épouse la dryade Eurydice et le jour même de son mariage, cette dernière est piquée par un serpent et meurt. Orphée parvient par son chant funèbre et ses lamentations à obtenir des dieux infernaux la possibilité de ramener Eurydice des Enfers, à condition qu'il ne la regarde pas avant qu'ils soient arrivés à la lumière du jour ; mais Orphée impatient se retourne et perd une seconde fois Eurydice. Orphée vit ensuite parmi les Thraces, qu'il enchante par sa musique, suscitant la jalousie des femmes thraces ; elles le tuent en le mettant en pièces et la tête d'Orphée dérive jusqu'à l'île de Lesbos où elle continue à parler et à rendre des oracles. Attestée à une époque très ancienne, la légende d'Orphée est l'une des plus mystérieuses de la mythologie grecque. Elle se transforma en une véritable doctrine cosmologique et en une religion, l'orphisme, qui n'avait que peu à voir avec les pratiques religieuses traditionnelles des Grecs. [Ovide, Les Métamorphoses, livre 10, 1-10]
Mais dans le tableau de Poussin, nous n'en sommes pas encore là. Le peintre choisit - comme bien souvent - de donner à voir, l'instant minuscule, presque insaisissable où tout change à l'insu même des protagonistes. Plus qu'une méditation sur la mort, c'est une méditation sur la fragilité des certitudes, l'éphémère des projets humains à laquelle Poussin s'adonne. La fragilité des certitudes : regardez l'étoffe rouge (le rouge de la puissance), là sur l'arbre, avec les deux carquois. Puissance du statut, puissance des armes : rien n'y fera. La fragilité des certitudes : les couronnes des mariés et les restes du festin. La plupart des personnages sont encore couronnés de fleurs. L'éphémère des projets humains : le centre du tableau est en pleine lumière. Mais le ciel est très sombre, lourd de nuages menaçants et les ombres du soir, annonciatrices de deuil, gagnent la prairie : deux nymphes sont déjà presque entièrement dans l'ombre, comme d'ailleurs les jambes d'Orphée. L'éphémère des projets humains : dans le texte d'Ovide, le mariage d'Orphée et d'Eurydice se passe mal. Les mauvais augures abondent. Ainsi la torche nuptiale que tient traditionnellement le dieu Hyménée n'éclaire pas, elle se consume en faisant une acre fumée qui fait pleurer tout le monde. Fumée. Âcreté. Celle qui s'échappe du château, lourde et glauque qui obscurcit le ciel : l'incendie est en train de consumer le château, comme le venin du serpent est en train de tuer Eurydice. Une eau parfaitement calme et immobile, alors qu'il s'agit d'un fleuve, sans doute le Tibre, puisqu'on voit le château Saint-Ange sur sa rive. D'autres personnages hâlent un bateau. Le fleuve, charmé par le chant d'Orphée, s'est tout simplement arrêté de couler.
Reste ces figures qui semblent être celles de baigneurs, là, dans l'ombre. C'est vrai que tous les commentateurs y ont vu réellement des baigneurs. Personnellement, leurs gestes, leurs vêtements, leur teinte et l'ombre qui les entoure me font y voir une allusion aux figures des ombres de l'Enfer, celles qui errent sur les rives du fleuve infernal. Ces ombres qui compteront bientôt Eurydice parmi elles.
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