Eugène Delacroix
« Le mur de droite présente la célèbre histoire d'Héliodore chassé du Temple par les Anges, alors qu'il vint pour forcer la trésorerie. Tout le peuple était en prières ; les femmes se lamentaient ; chacun croyait que tout était perdu et que le trésor sacré allait être violé par le ministre de Séleucus. L'esprit de Dieu tout-puissant se fit voir alors par des marques bien sensibles, en sorte que tous ceux qui avaient osé obéir à Héliodore, étant renversés par une vertu divine, furent tout d'un coup frappés d'une frayeur qui les mit tout hors d'eux-mêmes. Car ils virent paraître un cheval, sur lequel était monté un homme terrible, habillé magnifiquement, et qui, fondant avec impétuosité sur Héliodore, le frappa en lui donnant plusieurs coups de pied de devant ; et celui qui était monté dessus semblait avoir des armes d'or. Deux autres jeunes hommes parurent en même temps, pleins de force et de beauté, brillants de gloire et richement vêtus, qui, se tenant aux deux côtés d'Héliodore, le fouettaient chacun de son côté et le frappaient sans relâche.
Dans un temple magnifique, d'architecture polychrome, sur les premières marches de l'escalier conduisant à la trésorerie, Héliodore est renversé sous un cheval qui le maintient de son sabot divin pour le livrer plus commodément aux verges des deux Anges ; ceux-ci fouettent avec vigueur, mais aussi avec l'opiniâtre tranquillité qui convient à des êtres investis d'une puissance céleste. Le cavalier, qui est vraiment d'une beauté angélique, garde dans son attitude toute la solennité et tout le calme des Cieux. Du haut de la rampe, à un étage supérieur, plusieurs personnages contemplent avec horreur et ravissement le travail des divins bourreaux. » [Baudelaire, Peintures murales d'Eugène Delacroix à Saint-Sulpice]
« Jamais, même dans La Clémence de Trajan, même dans L'Entrée des Croisés à Constantinople, Delacroix n'a étalé un coloris plus candidement et plus savamment surnaturel ; jamais un dessin plus volontairement épique ». [Baudelaire, L'Œuvre et la vie de Delacroix, III]
Cette œuvre appartient au cycle le plus important de Delacroix dans le domaine de la peinture religieuse : la chapelle des Saints-Anges de l'église Saint-Sulpice, dont il reçut la commande en 1846, et qui comprend aussi sur le mur gauche La Lutte de Jacob avec l'ange et au plafond Saint Michel terrassant le dragon. Alors que La Lutte de Jacob avec l'ange illustre une phase primitive de la civilisation et une scène essentielle du mythe fondateur hébreu, Héliodore chassé du Temple est un épisode de l'histoire des Hébreux qui montre une phase avancée d'une civilisation urbaine.
L'iconographie est tirée de l'Ancien Testament (2M 3, 24-29) : le roi séleucide Séleucos IV Philopator (régne de 187 à 175 avant notre ère) envoie Héliodore s'emparer des richesses du Temple de Jérusalem, mais celui-ci est renversé par un cavalier mystérieux, et deux envoyés célestes le battent avec des verges jusqu'à ce qu'il s'enfuie. Cette scène a déjà été représentée par Raphaël dans une fresque très célèbre des Chambres du Vatican (chambre d'Héliodore, 1512-1513) ; Delacroix emprunte à Raphaël la position du cheval et son emplacement par rapport à Héliodore. Mais le peintre cherche surtout une cohérence thématique et plastique à l'intérieur de la chapelle : les trois scènes montrent en effet le combat d'un envoyé céleste avec un personnage de dignité inférieure ; sur le plan plastique les correspondances sont nombreuses entre les scènes murales, qui se font face : la colonne du Temple dans l'Héliodore correspond aux chênes du Jacob ; l'architecture s'élève progressivement avec l'escalier, comme le paysage du Jacob ; les groupes antagonistes occupent les mêmes positions respectives, de même que les deux grandes natures mortes du premier plan. Les deux œuvres sont animées par de puissantes obliques ; dans l'Héliodore, celle-ci est définie par l'axe du corps de l'ange cavalier ; cet axe est aussi la direction de la lumière, et il est repris en écho par le grand rideau rose agité par un souffle divin ; l'ange vêtu de violet contrebalance ce mouvement.
Delacroix se tient à l'écart des débats théoriques de l'époque concernant la peinture religieuse, et des styles néo-gothique ou néo-renaissance qui dominent la production. Il s'attache avant tout au « sens matériel » de la scène comme le dit Baudelaire à propos du Jacob ; le terme surnaturel que Baudelaire emploie à propos du coloris n'est pas à entendre dans un sens religieux : il signifie que ce coloris émane de l'imagination de l'artiste, que celui-ci a su se dégager des propositions de la nature. Cette œuvre est sans doute l'expression la plus poussée de la manière dont Delacroix utilise la couleur, qui procède d'accords musicaux, et cherche avant tout, par sa diversité, la satisfaction sensuelle de l'œil. La couleur, mais aussi la richesse des bijoux et de la vaisselle dispersée, des rideaux, l'animation des gestes, le mouvement qui parcourt la composition entière témoignent de la sensibilité essentiellement baroque de Delacroix.
🖼️ Cette fiche contient des illustrations et ressources interactives
Images, vidéos et outils pédagogiques disponibles sur l'interface complète.