La Lutte de Jacob avec l'ange
Eugène Delacroix

« Le sujet de la peinture qui couvre la face gauche de la chapelle décorée par M. Delacroix est contenu dans ces versets de la Genèse : « Après avoir fait passer tout ce qui était à lui, Il demeura seul en ce lieu-là. Et il parut en même temps un homme qui lutta contre lui jusqu'au matin. Cet homme, voyant qu'il ne pouvait le surmonter, lui toucha le nerf de la cuisse, qui se sécha aussitôt ; Et il lui dit : Laissez-moi aller ; car l'aurore commence déjà à paraître. Jacob lui répondit : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m'ayez béni. Cet homme lui demanda : Comment vous appelez-vous ? Il lui répondit : je m'appelle Jacob. Et le même ajouta : On ne vous nommera plus à l'avenir Jacob, mais Israël : car, si vous avez été fort contre Dieu, combien le serez-vous davantage contre les hommes ? Jacob lui fit ensuite cette demande : Dites-moi, je vous prie, comment vous vous appelez ? Il lui répondit : Pourquoi me demandez-vous mon nom ? Et il le bénit en ce même lieu. Jacob donna le nom de Phanuel à ce lieu-là en disant : J'ai vu Dieu face à face et mon âme a été sauvée. Aussitôt qu'il eut passé ce lieu qu'il venait de nommer Phanuel, il vit le soleil qui se levait ; mais il se trouva boiteux d'une jambe. C'est pour cette raison que, jusqu'aujourd'hui, les enfants d'Israël ne mangent point du nerf des bêtes, se souvenant de celui qui fut touché en la cuisse de Jacob et qui demeura sans mouvement. »

De cette bizarre légende, que beaucoup de gens interprètent catégoriquement, et que ceux de la Kabbale et de la nouvelle Jérusalem traduisent sans doute dans des sens différents, Delacroix, s'attachant au sens matériel comme il devait faire, a tiré tout le parti qu'un peintre de son tempérament en pouvait tirer. La scène est au gué de Jacob ; les lueurs riantes et dorées du matin traversent la plus riche et la plus robuste végétation qui se puisse imaginer, une végétation qu'on pourrait appeler patriarcale. À gauche, un ruisseau limpide s'échappe en cascades ; à droite, dans le fond, s'éloignent les derniers rangs de la caravane qui conduit vers Ésaü les riches présents de Jacob : « deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers, trente femelles de chameaux avec leurs petits, quarante vaches, vingt taureaux, vingt ânesses et vingt ânons ». Au premier plan, gisent, sur le terrain, les vêtements et les armes dont Jacob s'est débarrassé pour lutter corps à corps avec l'homme mystérieux envoyé par le Seigneur. L'homme naturel et l'homme surnaturel luttent chacun selon sa nature, Jacob incliné en avant comme un bélier et bandant toute sa musculature, l'ange se prêtant complaisamment au combat, calme, doux, comme un être qui peut vaincre sans effort des muscles et ne permettant pas à la colère d'altérer la forme divine de ses membres. » [Baudelaire, <>Peintures murales d'Eugène Delacroix à Saint Sulpice]


Cette toile couvre le mur gauche de la chapelle des Saints-Anges de l'église Saint-Sulpice à Paris, qui comprend aussi sur le mur droit Héliodore chassé du Temple et, au plafond, Saint Michel terrassant le dragon. La grande peinture religieuse est alors en plein renouveau, mais Delacroix se détache totalement des débats théoriques de l'époque et des styles néo-gothique ou néo-renaissance qui dominent.

Cette chapelle constitue le testament artistique de Delacroix, et sans doute son plus grand chef-d'œuvre. L'iconographie vient de la Genèse. Jacob, le fils d'Isaac et de Rébecca s'est réfugié à Harân pour fuir la colère de son frère, il y devient le gardien des troupeaux de son oncle Laban. Il décide de rentrer en Canaan avec des troupeaux et autres présents pour fléchir la colère d'Esaü. Pendant son sommeil, l'ange de Yahvé lui apparaît, il engage avec lui une lutte qui se termine au moment où Jacob, touché à la cuisse, est réduit à l'impuissance ; il reconnaît l'ange, et se fait bénir par lui. « Cette lutte est regardée, par les livres saints, comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus », écrit Delacroix.

Les deux toiles murales ont des compositions symétriques : les trois arbres répondent aux trois colonnes du temple de Jérusalem de l'Héliodore, les combattants et les natures mortes au premier plan occupent la même position. Mais alors que l'Héliodore évoque une phase avancée de la civilisation avec la somptueuse architecture du temple, le combat de Jacob, tiré de la Genèse, évoque une phase primitive de pasteurs nomades : la place des Hébreux sur terre est encore à conquérir.

Le combat n'occupe qu'une petite partie de la composition, et les trois chênes majestueux constituent beaucoup plus qu'un décor : les troncs noueux, l'enchevêtrement des branches semblent redoubler l'affrontement ; l'homme est intégré, noyé dans le paysage, la nature est patriarcale en ce que l'homme n'a pas encore fondé une culture qui soit détachée d'elle. Baudelaire compare d'ailleurs Jacob à un bélier. Jacob n'utilise pas ses armes, il se fie à sa force physique et participe au combat avec toute son énergie. L'ange est lui un principe spirituel rendu visible, une apparition matérialisée ; sa posture évoque plutôt un pas de danse qu'une véritable lutte. Le regard de l'ange est tourné vers l'intérieur, tout entier dans l'accomplissement de sa mission, le regard de Jacob est dirigé vers le bas car il ne peut voir son adversaire.

La thématique religieuse s'efface donc devant la description de la nature, des lueurs riantes et dorées du matin. L'homme est replacé dans la nature, mais il ne peut lui appartenir totalement : comme l'artiste, Jacob lutte contre ses images intérieures.


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