Le Parnasse
Andrea Mantegna

Pour ce tableau complexe, tentons d'abord de dresser une sorte de répertoire de figures et, quand c'est possible, de leurs significations. En plein centre de l'œuvre, une arche, ce qu'on appelle un arco naturale, l'arche rappelle certes un arc de triomphe mais elle est surtout dans presque toutes les cultures symbole de la porte, du lieu de passage entre un ici et un au-delà, l'accès à un lieu consacré ou simplement l'accès à un pays où les choses sont différentes d'ici. Presque sans jeux de mot une porte des étoiles.

Dressé sur l'arco naturale Mars et Vénus, on sait qu'ils sont amants, mais ce n'est pas d'un amour trivial dont les deux divinités sont les représentants. Regardez cet enfant près du couple, il a une sarbacane, ce n'est pas Éros mais Anteros, le demi-frère d'Éros, ils ont la même mère, Vénus, mais certaines traditions font de Mars son père. Quoi qu'il en soit de son origine, Anteros a pour fonction de s'opposer à son frère lorsque le désir prend deux personnes trop différentes, trop opposées. Alors il met l'antipathie au cœur. Puis avec le temps, Anteros a acquis une seconde fonction, celle de remplacer la passion trop charnelle par un amour plus éthéré pour ne pas dire platonique. Il devient alors celui qui met de l'ordre et de la pondération dans le torrent de sens, torrent qui est toujours un facteur de retour au chaos. Anteros donc. Et qui vise-t-il avec sa sarbacane ? Vulcain. L'époux de Vénus, trop loin d'elle, trop opposé à elle, trop violent dans son désir, trop bestial en un mot. Vulcain, victime d'Éros est visé par Anteros. Et puis Vulcain est proche d'une grotte, une grotte qui lui sert d'atelier, de forge, certes, mais qui est aussi, peut-être surtout un lieu dans la terre, un lieu chtonien, le lieu des forces primordiales. Et n'oublions pas qu'Éros, l'Eros archaïque, celui d'Hésiode, est la force primordiale de la nature, née bien avant les dieux et les hommes. Vulcain, grotte, Anteros, ce qu'Anteros vise ce n'est pas le monde de Cupidon, dieu romain de l'amour, mais bien celui de dieu Éros, le dieu du désir charnel, de la pulsion antérieure à tout. Un Éros archaïque et uranien né du Chaos ou de l'œuf primordial.

À l'opposé du monde chtonien, une autre montagne, le mont Hélicon, la montagne des Muses, les filles de Mnémosyne et de Jupiter. Les Muses ne sont pas seulement, loin de là, les aimables jeunes filles qui président aux arts. Dans la tradition classique elles sont avant tout les organisatrices de la pensée, celles dont le premier chant célébrait la victoire des Olympiens sur les Titans, de l'ordre sur le chaos sauvage. Ce sont ces Muses là que Mantegna nous montre. Elles ont balayé aux alentours de la source Hippocrène, mais elles ont aussi balayé le monde du désordre, de la sauvagerie, de la pulsion brute. Alors elles peuvent chanter au son de la lyre d'Apollon Musagète, le dieu de la lumière civilisatrice, des arts, le dieu qui élève l'homme et sa pensée. Le dieu solaire azuréen.

Voici la source Hippocrène. Hippocrène ce qui signifie source du cheval. Cette source qui se trouve dans le bois sacré des Muses et qui fut crée d'un coup de sabot de Pégase pour devenir la source d'où jaillit l'inspiration. Pégase le voici, son nom dérive du grec signifiant source. Un de ses pouvoirs est d'arrêter les éruptions volcaniques, notamment celles qui peuvent naître du chant des Muses. Volcaniques. On sait que les volcans sont des résidences naturelles de Vulcain. Et puis voici s'appuyant sur Pégase : Mercure. Mercure, le dieu du passage, des chemins, des carrefours, mais aussi du commerce. Et le commerce ce n'est pas seulement l'activité des marchands, mais aussi traditionnellement, des relations entre les humains et notamment des relations charnelles, le commerce des corps. Mercure avait dans ses fonctions d'être le protecteur de Mars et de Vénus en tant que couple amoureux. Pour nous le rappeler voici un porc-épic et un lapin, les animaux consacrés à Mars et à Vénus.

Tentons maintenant d'interpréter toutes ses données. Ce que Mantegna nous donne à voir, c'est l'amour. Pas l'amour qui suscite les plaisirs de la chair. Non. L'amour platonique, platonicien, néo-platonicien. L'amour pur. Et cette Vénus que nous voyons, ce n'est pas la déesse pandémienne des amours vulgaires, les artistes la représentent généralement habillée, non c'est la Vénus dans sa nudité pure et innocente qui proclame la supériorité des plaisirs de l'esprit sur ceux de la chair. C'est pourquoi Anteros vise Vulcain. L'harmonie des sens vise la bestialité des chairs. Mars et Vénus règnent sur un monde harmonieux et créatif où la nature brute s'engage dans la raison de l'intelligence.

Mantegna est le peintre de la cour des Gonzague, sous le règne d'Isabelle d'Este (1474-1539) et de François II de Gonzague. Alors l'allégorie est claire. Mars et Vénus : François II et Isabelle. Ça n'est pas pour rien que le Parnasse fut la première peinture du studiolo d'Isabelle d'Este et qu'elle restera pendant cinq ans la seule œuvre du cabinet de la marquise. Le studiolo ? La chambre d'étude et de méditation. Celui d'Isabelle d'Este est célèbre entre tous avec ses collections. Dans la mémoire collective, Isabelle d'Este, est la « femme de la Renaissance » belle, mécène amoureuse des arts, intellectuelle, philosophe et savante. Elle fut tout cela certes, mais elle fut d'abord une femme de pouvoir aimant rivaliser avec les hommes sur leur terrain. C'est Isabelle d'Este qui écrivit : « Même dans notre sexe se retrouve une nature virile ».

voir : Léonard de Vinci, Isabelle d'Este, 1500


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