Le Concert champêtre
Titien

Le Concert champêtre est un tableau sublime, qui a donné lieu à des débats très nombreux. Les historiens de l'art se sont d'abord demandé si ce tableau est l'œuvre de Giorgione, ou de son meilleur élève, Titien, ou des deux (Giorgione, mort en 1510, n'aurait pas pu l'achever) ; un accord timide semble se dessiner aujourd'hui pour Titien, mais les raisons invoquées ne sont pas toujours valables. Dans tous les cas on sait que Titien, au début de sa carrière, emploie une manière très proche de celle de son maître, et l'iconographie du Concert champêtre est très proche par sa complexité et ses thématiques principales de certaines œuvres de Giorgione ; on sait aussi que Titien a terminé et modifié une toile inachevée de Giorgione, la Vénus de Dresde (1508-1510, Dresde, Staatlisches Museen), et que Titien réélaborera cette œuvre, trente ans plus tard, dans sa propre Vénus d'Urbin (1538, Florence, musée des Offices) : le rapport entre les deux peintres est donc d'une grande complexité, il ne consiste en tous cas pas en une quelconque opposition..

Autre difficulté : que signifie le Concert champêtre ? Il semble que les peintres et commanditaires vénitiens du début du XVIe siècle aient aimé les sujets mystérieux, mêlant à un imaginaire teinté de réminiscences littéraires les registres allégorique et mythologique ; sujets donnant lieu à des œuvres d'une puissance poétique rarement égalée en peinture (que l'on songe à la Tempête de Giorgione, à L'Amour sacré et l'Amour profane de Titien), et qui n'en finissent pas de déconcerter les historiens..

L'imaginaire pastoral est au cœur de l'iconographie du Concert champêtre ; cet imaginaire est très prégnant dans la littérature et la poésie italiennes de la Renaissance, et particulièrement à Venise, avec l'Arcadia de Jacopo Sannazaro ou les Asolani de Pietro Bembo. Inspirés par les modèles classiques de Théocrite et Virgile, ces auteurs décrivent l'époque d'un âge d'or, dans une région grecque mythique, l'Arcadie, quand hommes et dieux entretiennent encore des relations idylliques, dans une nature accueillante.

Le paysage du Concert se compose de collines parsemées de bosquets d'arbres ; l'intervention humaine y est peu présente ; un berger avec son troupeau est visible dans la partie gauche de l'image, une fontaine ou une source dans la partie droite : tous les éléments traditionnels de la pastorale sont ainsi réunis, et les personnages du premier plan sont bien situés dans un locus amoenus, le lieu agréable qui constitue le séjour des amours pastorales..

Qui sont les habitants de cette Arcadie ? Deux femmes nues, deux hommes habillés au premier plan sont les personnages principaux du tableau. La nudité féminine dans un cadre naturel n'est pas décente pour de simples mortelles : les femmes sont donc des déesses, elles appartiennent au monde de la mythologie. Celle de gauche, qui se tient debout, s'appuie sur le rebord d'un bassin recueillant l'eau d'une source ; elle vient de puiser de l'eau avec une cruche, ou bien elle en verse dans le bassin. La femme agenouillée tient une flûte ; cette référence à l'activité artistique pourrait permettre d'identifier ces deux personnages comme des Muses, filles d'Apollon inspiratrices des arts que l'on rencontre souvent en Arcadie ; la source pourrait alors être une source particulière, la source d'Hippocrène ou la source Castalie, toutes deux consacrées aux Muses ; mais on a plutôt tendance à voir en elles des nymphes, nymphes des bois ou des sources (l'activité de la femme de gauche est en effet spécifiquement liée à l'eau). D'autre part, le geste de verser de l'eau depuis une cruche est celui qu'accomplit, et qui permet de reconnaître la vertu de Tempérance ; ce personnage n'est sans doute pas une Vertu, mais son geste peut faire allusion à la tempérance.

Le beau et jeune homme assis à gauche porte un vêtement rustique, il a les pieds nus, comme le berger déjà mentionné à l'arrière-plan ; les bergers, qui donnent leur nom au genre de la pastorale, sont bien sûr les habitants humains de l'Arcadie. Mais la présence du jeune homme de gauche s'explique plus difficilement ; celui-ci porte en effet un costume très riche qui le désigne comme un aristocrate, et un contemporain du peintre. Or l'Arcadie est une fiction, elle repose sur l'idée d'un âge d'or, qui est un temps ou bien mythique, ou bien révolu ; le jeune aristocrate constitue donc un intrus dans le monde des bergers et des déesses.

Le tableau montre trois catégories de personnages, deux nymphes sans doute, un berger et un jeune homme de la Renaissance ; ces personnages, bien qu'appartenant à des degrés de réalité différents, entretiennent des relations étroites. Seule la nymphe de gauche est isolée : elle ne participe pas au « concert ». La femme de gauche semble bien être sa jumelle, mais celle-ci est assise en compagnie des hommes, elle regarde, semble-t-il, le berger, et comme le jeune homme elle tient un instrument de musique. S'il est un intrus en Arcadie, le joueur de luth n'en entretient pas moins une relation directe avec le berger : leurs deux visages sont masqués par l'ombre, mais on perçoit entre eux une émotion partagée, un échange d'une intensité si forte qu'ils semblent ne prêter aucune attention au monde extérieur, et l'on a pu qualifier leur sentiment commun d'amoureux.

Ces trois figures, tournées l'une vers l'autre, créent un groupe fermé dont l'unité est rendue visible par la proximité des têtes ; mais que font-ils exactement ? La flûte de la nymphe n'a pas de trous, et elle n'est tenue que d'une main : il est donc impossible que la nymphe vienne d'arrêter d'en jouer, cette flûte doit plutôt être considérée comme un attribut ; de même les cordes du luth ne sont pas visibles, mais la position des mains du jeune homme indique qu'il vient d'arrêter de jouer : la main droite est levée, tandis que la main gauche est en position de jeu, elle maintient la vibration des cordes (invisibles) : cette absence de mimétisme dans la représentation des instruments, et l'absence de son produit par ceux-ci, enlèvent tout aspect narratif à ce concert, et invitent plutôt à une lecture allégorique de la musique, de l'activité musicale. Aucun des personnages du tableau ne parle, et le geste de la nymphe debout ne correspond pas, pour le spectateur, à une action précise, c'est un geste immobile : le temps du tableau est celui d'un suspens du temps, comme si cette pause de l'action permettait seule la communion silencieuse des deux jeunes gens.

La lecture du tableau doit prendre en compte les valeurs attribuées aux instruments des deux musiciens. L'instrument à vent qu'est la flûte et l'instrument à cordes, produisant une musique plus douce, qu'est le luth, sont en effet opposés par une très longue tradition qui remonte à l'Antiquité, à la Politique d'Aristote et à la République de Platon notamment, et qui se poursuit à la Renaissance, comme en témoigne un passage du Courtisan de Castiglione (II, 13). La flûte est l'instrument des passions et des émotions, elle correspond à une inspiration bachique, seulement terrestre et humaine ; il est donc étonnant que la flûte soit ici tenue par une nymphe ; au contraire la lyre (le luth, à la Renaissance), est l'instrument des harmonies supérieures, célestes, sa musique tend vers les hauteurs : la lyre est l'instrument d'Apollon, elle correspond donc à l'inspiration apollinienne et des Muses. Mais la flûte n'a peut-être pas ici des connotations aussi négatives : elle est en effet par excellence l'instrument des bergers d'Arcadie qui accompagnent avec elle les récits de leurs amours. Les eaux de la source pourraient être un symbole de purification ou d'inspiration, de tempérance, qui rend possible la conversion de la musique pastorale en une musique supérieure, traduisant les aspirations de l'âme et de l'amour vers les hauteurs.

On peut supposer que les nymphes sont invisibles aux deux jeunes hommes, et que ce sont elles plutôt que les instruments qui correspondent à deux inspirations opposées : la nymphe de droite est liée à l'idée de tempérance et à un rite sacré accompli avec gravité, la nymphe de gauche est liée au monde des bergers et à une inspiration vénusienne ; ces deux inspirations sont-elles mises en harmonie dans la musique du jeune homme ? Mais l'expérience musicale n'est-elle pas simplement une des activités familières des habitants de l'Arcadie ? Le luthiste est-il transporté en rêve dans un univers d'idylle, sa présence implique-t-elle une conscience du caractère révolu, ou purement imaginaire, de cet univers ? Quel est le degré de réalité exact de la nymphe assise pas rapport aux deux jeunes hommes, ceux-ci ont-ils conscience de sa présence ? Les questions sans réponse naissent les unes après les autres, et c'est peut-être là que réside, avant tout, la richesse poétique de ce tableau.


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