Pieter Brueghel l'Ancien
Cinq culs-de-jatte placés à l'avant-plan devant une mendiante tenant une sébile semblent se séparer pour aller mendier à différents endroits. Au dos, une inscription en flamand signifie : « Courage, estropiés, salut, que vos affaires s'améliorent ». Malgré son petit format, cette œuvre est d'une grande puissance. Vus en gros plan, les personnages titubants sont habilement enchevêtrés et reliés entre eux par de savants jeux formels. Les poses contorsionnées sont saisies avec un sens de l'observation aigu. Le tout est vu dans une cour (d'hôpital ?) entre briques et verdures traitées avec un extrême raffinement d'une délicatesse qui fait contraste avec la dureté de la représentation.
La signification de cette œuvre a suscité de multiples interprétations, dont aucune n'est vraiment satisfaisante, notamment pour ce qui a trait à la queue de renard qui pare ici les estropiés (allusion à quelques coutumes populaires qui nous restent, il faut l'avouer, bien inconnues). Certains y voient une évocation mordante et satirique des souffrances humaines. D'autres une allusion à la fête annuelle des mendiants, qui avait traditionnellement lieu le lundi suivant l'Épiphanie, au cours de laquelle, parés de queues de renards et de déguisements carnavalesques, ils demandaient l'aumône. Les coiffures seraient aussi des attributs de carnaval, pastichant les différentes classes de la société : roi (couronne de carton), soldat (coiffe en papier), bourgeois (béret), paysan (bonnet), évêque (mitre). Leurs queues de renard renvoient, enfin, à la résistance des gueux contre les Espagnols dans les années 1560.
Les estropiés, ici isolés, figuraient déjà comme détail dans l'une des grandes compositions de Bruegel Le Combat de Carême et de Mardi gras, de 1559 (Vienne, Kunsthistorisches Museum), ce qui tendrait à prouver que le motif des estropiés n'a pas en soi de signification proprement religieuse ni politique. Du reste, le motif n'est pas l'apanage de Bruegel : on retrouve ce sujet chez ses contemporains comme Aertsen ou Marten Van Cleef.
Réalisée par Bruegel un an avant sa mort, cette œuvre, la seule que le Louvre possède du grand Bruegel, fait peut-être partie de ces petites compositions que signale son biographe Van Mander, tellement « mordantes et satiriques » qu'à la veille de mourir, il demanda à sa femme de les détruire pour éviter qu'elles ne lui attirent des ennuis. Était-ce le cas ? On ne saurait rien affirmer car ce tableau, après tout, est peut-être dénué de pitié : simple constat désenchanté de la misère humaine... et triomphe de la perfection de la peinture qui surpasse la nature s'il faut en croire l'inscription (latine) de tonalité humaniste qui se lit au verso du panneau.
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