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Le Cheval
Guillaume Apollinaire
Le Bestiaire

MES durs rêves formels sauront te chevaucher,
Mon destin au char d'or sera ton beau cocher
Qui pour rênes tiendra tendus à frénésie,
Mes vers, les parangons de toute poésie.

La première série du Bestiaire
Paru en 1908 dans La Phalange, ce poème appartient à la première série du Bestiaire. Il est très marqué par l'esthétique symboliste.

On peut d'abord regarder l'œuvre de Dufy qui permet de comprendre le texte. Le cheval est ailé, et c'est précisément à la demande d'Apollinaire que Dufy a représenté Pégase : « Il faut remarquer qu'ici il s'agit de Pégase ou de la poésie même [...] ». Pégase, dans la mythologie antique, est un cheval ailé, né du sang de la Gorgone Méduse, qui permettra au héros de sauver la princesse Andromède. Le thème poétique s'organise donc autour d'images qui se renforcent : le cheval est « la poésie même », le poète en est le cocher, les rênes sont constituées par les vers. Une correspondance symbolique très souple soutient tout le poème.

Car le poète introduit dans chaque vers un élément qui vient ouvrir le poème sur un autre espace : dans le premier vers, l'expression « rêves formels » rappelle que le poème ne s'accomplit que dans une forme, que le rêve poétique doit parvenir à une maîtrise du langage poétique ; dans le second, le « char d'or » introduit l'image solaire et le poète semble emprunter aux légendes d'Apollon, le dieu qui conduit son char au firmament dans de nombreuses représentations antiques ; mais Apollon est aussi un dieu musicien, comme le rappelle l'épithète de Musagète (conducteur des Muses). Enfin c'est l'image du joueur de lyre, Orphée, qui revient sous l'expression « tendus à frénésie », par une évocation des cordes de l'instrument.

Apollinaire évoque donc ici sa vocation poétique et utilise un symbolisme original qui unit plusieurs légendes. L'impression qu'il nous donne est très dynamique : c'est un poème plein de confiance et d'assurance qu'il nous offre, comme l'attestent l'emploi du futur, par exemple, et celui du mot « parangon », terme qui désigne à l'origine un diamant, pierre sans défaut et qui sert dans l'usage courant pour désigner un modèle parfait. Capable de« chevaucher » la poésie, de parcourir les espaces du rêve, le poète affirme son assurance et son talent.

Le dessin de Dufy est très orné. C'est à la demande même du poète, qui semble désirer cette luxuriance : abondance des motifs végétaux, apparition discrète, au centre du dessin, d'une corne d'abondance, animation de l'ensemble par le mouvement donné par les ailes de Pégase et la patte levée ; tout ici paraît dynamique. Ce caractère renforce la confiance affirmée dans le poème.

Michel Tichit

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