Guillaume Apollinaire
Le Bestiaire
JE souhaite dans ma maison :
Une femme ayant sa raison,
Un chat passant parmi les livres,
Des amis en toute saison
Sans lesquels je ne peux pas vivre.
L'univers du poète
Ce quintil d'octosyllabe appartient à la première série de poèmes publiés : il a paru en 1908 dans La Phalange, revue néo-symboliste.
C'est un tableau intimiste que nous propose ici Apollinaire : le poème ne décrit pas le chat, mais l'univers du poète. On peut bien entendu chercher quelques références biographiques : c'est en avril 1907 que le poète emménage pour la première fois dans un domicile personnel ; c'est aussi en mai 1907 qu'il rencontre Marie Laurencin : Picasso a organisé la rencontre ; c'est alors qu'Apollinaire fréquente tous les peintres du Bateau-Lavoir, la bande à Picasso mais aussi Braque, Derain et Dufy qui travaille avec Braque à l'Estaque à la fin de l'été 1908. Parmi ses amis, on trouve aussi le poète André Salmon et le Douanier Rousseau qui fait alors son portrait en compagnie de Marie Laurencin.
Cet « aveu » d'Apollinaire : « amis [...] Sans lesquels je ne peux pas vivre » sonne avec une profonde vérité. Marie Laurencin nous en donne le témoignage dans son tableau Apollinaire et ses amis. Vérité aussi pour « Une femme ayant sa raison ». Picasso n'a pas organisé la rencontre par hasard : il souhaitait calmer l'instabilité de son ami. Et si Marie Laurencin semble avoir quelque peu déconcerté les « amis » de la bande à Picasso, c'est qu'elle paraît bien « raisonnable » dans ce milieu. La présence des livres est aussi une confidence d'Apollinaire : le poète est un grand lecteur, très éclectique, curieux de légendes et de mots ; son vocabulaire, notamment dans Alcools, en témoigne, ainsi que les allusions si nombreuses à ces traditions diverses, de L'Enchanteur pourrissant aux Cosaques Zaporogues...
Quant au chat, il appartient peut-être plus à une « mythologie » poétique. Car ce n'est pas chez lui, mais chez la mère de Marie, à Auteuil, qu'il y a Poussiquette, la chatte de la « peintresse ». On se souviendra que, depuis Baudelaire notamment, le chat a pris une valeur symbolique très affirmée, et le poète doit se retrouver dans le quatrain célèbre :
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également dans leur mûre saison
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 66
Le bois gravé de Dufy présente d'ailleurs le chat, non pas « passant parmi les livres », mais dans cette attitude que décrivait Baudelaire dans le même poème, celle « de grands sphinx ».
Michel Tichit
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