Orphée
Guillaume Apollinaire
Le Bestiaire

LA femelle de l'alcyon,
L'Amour, les volantes Sirènes,
Savent de mortelles chansons
Dangereuses et inhumaines.
N'oyez pas ces oiseaux maudits,
Mais les Anges du paradis.

« Cortège d'Orphée »
Le Bestiaire a pour sous-titre « ou Cortège d'Orphée », et le premier poème de l'ouvrage lui est aussi dédié. Ce poème a été composé pour l'édition de 1910. Apollinaire est très fortement marqué par des images liées aux légendes antiques : Orphée est un poète mythique de la Grèce ancienne capable de charmer par ses chants les hommes comme les animaux. Son nom est toujours associé à celui de son épouse Eurydice : lorsque celle-ci meurt, Orphée décide d'aller la chercher aux Enfers ; il parvient à charmer le monstre Cerbère et le dieu des morts Hadès qui permet à Eurydice de suivre son mari pour remonter sur la terre, à la condition que celui-ci ne se retourne pas avant d'être revenu à la lumière du jour. Mais Orphée se retourne avant le terme fixé et il perd alors définitivement son épouse.

Le chant d'Orphée, qui charme même les forces de la mort, est donc plus puissant que celui des Sirènes, monstres dont le chant attire les marins qui se précipitent dans la mer et se noient. Elles sont représentées de façons diverses dans l'Antiquité, mais leur iconographie traditionnelle est celle d'oiseaux à tête et à poitrine de femmes. On comprend alors le lien avec l'alcyon, oiseau marin fabuleux : quand on le rencontrait, c'était un gage de calme et de paix. Mais il est aussi lié à la légende d'Alcyoné, la fille d'Éole, épouse du roi Céyx qui fut changée, avec son mari, en oiseau par le roi des dieux qui voulut les punir de s'être proclamés plus heureux que Zeus et Héra. Le lien avec l'Amour vient de la représentation du dieu sous l'apparence d'un jeune homme ailé comme, par exemple, dans la sculpture de Canova exposée au Louvre, Amour et Psyché (1792).

Comme souvent, Apollinaire utilise les mythes et légendes d'une manière toute personnelle : il crée une image à partir d'un contraste. On a ainsi, d'un côté, des « oiseaux maudits », les sirènes, la « femelle de l'Alcyon », et le dieu Amour, qui tous sont capables d'ensorceler et d'entraîner la perte de celui qu'ils enchantent ; de l'autre celui des « Anges », êtres eux aussi pourvus d'ailes dans leur représentation la plus traditionnelle, mais tournés vers le bien. On reconnaît alors le mythe personnel d'Apollinaire, poète comme Orphée, victime de l'amour, comme l'est Orphée, qui périt déchiré par les femmes de Thrace ; Marie, qu'il vient de rencontrer en mai 1908, serait-elle son bon ange ?

Le bois gravé de Dufy est aisément lisible : le poète est représenté avec une tunique « à l'antique » ; il porte à la main sa lyre. On aperçoit à sa droite une sirène, oiseau aux serres puissantes, avec une tête et un buste de femme. La sirène n'apparaît pas ici comme une menace. Le poète, sans doute, connaît-il « [...] des chansons pour les sirènes ». (Apollinaire, Alcools, La Chanson du mal aimé)

Michel Tichit

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