Les Sirènes
Guillaume Apollinaire
Le Bestiaire

SACHÉ-JE d'où provient, Sirènes, votre ennui
Quand vous vous lamentez, au large, dans la nuit ?
Mer, je suis comme toi, plein de voix machinées
Et mes vaisseaux chantants se nomment les années.

Les monstres de la mythologie antique
Ce poème a été composé pour l'édition de 1910. On connaît les Sirènes, ces monstres de la mythologie antique, par l'épisode célèbre de l'Odyssée, lorsque le héros Ulysse se fait attacher au mât de son navire pour pouvoir écouter le chant merveilleux sans se jeter à la mer. Car les Sirènes ont la particularité d'envoûter par leur chant les marins qui les approchent : ils oublient tout, se précipitent dans la mer et se noient. Les représentations antiques sont nombreuses, tant sur les vases que sur les mosaïques et ces monstres sont alors représentés comme des oiseaux de proie aux serres puissantes dont la tête et le buste ont l'apparence d'une femme.

Le poème d'Apollinaire réunit deux légendes différentes. En effet, dans les deux premiers vers, il évoque les Sirènes : mais le chant des sirènes antiques n'est pas une lamentation, il est un appel irrésistible. Apollinaire semble mêler à cette légende celle de la Loreley de Brentano, la « sorcière blonde » qui envoûtait les marins qui remontaient le Rhin : elle souffre, elle, de son pouvoir de destruction. Le poète donne donc une signification toute moderne à l'appel des Sirènes. Les deux derniers vers offrent un ton plus lyrique, puisque le poète propose une image de lui-même toute marquée par le symbolisme. Ils sont constitués par une apostrophe à la mer à laquelle le poète se compare : elle est chargée de bateaux comme le poète de chants ; il s'agit donc d'un renversement du mythe puisque le chant n'appartient plus ici aux sirènes mais au bateau, donc au poète. Enfin Apollinaire donne une unité à l'ensemble par l'idée de la fuite du temps. En effet, cette idée semble à la fois répondre à la question posée dans les deux premiers vers et rappeler l'idée du lien entre le chant et la souffrance. On retrouve les mêmes thématiques dans La Chanson du mal aimé.

Le symbolisme avait remis à la mode le mythe des Sirènes, notamment avec des œuvres comme celles d'Arnold Böcklin, Les Sirènes (1887), et Les Naïades. Mais ces personnages sont alors représentés sous l'apparence de femmes dont le corps se termine par une queue de poisson. Le bois gravé de Dufy hésite entre les deux traditions, puisque la figure centrale est conforme à celle de l'Antiquité et comparable à la figure que l'on apercevait sur la gravure d'Orphée, mais l'artiste a rajouté une queue de poisson, et la seconde sirène que l'on aperçoit volant en second plan possède aussi cette queue.

Michel Tichit

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