Le Pont Mirabeau
Guillaume Apollinaire
Alcools

SOUS le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Douloureux passage
Publié dans Les Soirées de Paris en février 1912, ce poème est « la chanson triste de cette longue liaison brisée avec celle qui, ayant inspiré Zone, dessina pour la couverture de la traduction allemande du poème, mon portrait à cheval » Guillaume Apollinaire, Tendre comme le souvenir

Le Pont Mirabeau a été construit entre 1893 et 1896 ; c'est un pont moderne, contemporain de la Tour Eiffel. Il passe la Seine au niveau de quai de Javel entre les XVe et XVIe arrondissements. Or, après sa rupture avec Marie Laurencin, le poète décide de quitter Auteuil et il est hébergé quelques temps chez son ami, le peintre Serge Férat, qui demeure Boulevard Berthier. Bientôt il s'installera au 202, boulevard Saint-Germain. Le passage de la Seine sur le pont Mirabeau est donc symbolique de ce « douloureux passage » dans la vie du poète. Sous la limpidité apparente de ce poème, transparaissent de très nombreuses résonances : le nom de Mirabeau (Apollinaire aimait jouer avec les mots) qui lui donne un sens symbolique, un reflet du bonheur qui s'estompe dans l'eau ; l'image des bras tendus non pas l'un vers l'autre, mais dans la séparation qui bientôt sera accomplie : les mains retomberont comme les feuilles de l'automne (Marie). Ainsi le cycle du temps qui hante l'œuvre d'Apollinaire s'ouvre, à chaque fois, avec l'Espérance et s'accomplit dans la séparation et la solitude. Il demeure, au plus profond, au delà de l'expérience personnelle, cette méditation sur le temps que le poète renouvelle avec une simplicité poignante, mettant à nu le caractère tragique de la destinée humaine.

Apollinaire par lui-même : la chanson triste
Le poème d'Apollinaire évoque avec une grande intensité l'angoisse du temps qui passe, en mêlant intimement ce thème à celui du cycle de l'amour, l'espérance au bonheur puis la séparation et la solitude. La forme métrique du poème est assez rare : quatre strophes composées chacune de trois décasyllabes rimant entre eux, et de deux heptasyllabes répétés d'une strophe à l'autre. Le deuxième décasyllabe est scindé par un retour à la ligne qui le découpe en deux segments de 4 et 6 syllabes. Cette forme se caractérise donc par une alternance entre vers pairs et impairs et un rythme irrégulier.

La voix de Guillaume Apollinaire
Les poètes se refusent parfois à dire leurs textes publiquement. Il est exceptionnel que l'histoire ait conservé un enregistrement datant du début du vingtième siècle où l'on entend Apollinaire dire Le pont Mirabeau. Malgré sa mauvaise qualité, cet enregistrement nous donne à entendre à quel point l'auteur concevait sa poésie comme un chant. La voix est ici loin d'être atone ; toutes les strophes sont chantées sur une mélodie similaire, et en particulier les deux derniers vers de chaque strophe, qui constituent comme un refrain.

Par des trémolos et un intervalle mélodique très légèrement ascendant, Apollinaire met en relief la dernière syllabe de chaque vers (celle qui porte la rime). La rime tombe ici toujours sur des syllabes longues, syllabes que l'on reconnaît parce qu'elles sont suivies d'un e muet. On parle dans ce cas de rime féminine (par opposition à la rime masculine). Apollinaire rattache son texte au genre de l'élégie par cette interprétation lancinante et mélancolique où le lyrisme prend source entre la voix parlée et le chant, entre le je et le monde extérieur (le fleuve est depuis Héraclite une métaphore traditionnelle du temps qui passe).

L'interprétation de Léo Ferré : une valse mélancolique
Nous ne saurons pas si Léo Ferré a pu entendre la version donnée par Apollinaire. L'orchestration assez intime, le rythme ternaire, l'accordéon qui double la voix du chanteur comme une autre paire de poumons, confèrent à cette chanson le caractère dansant d'une valse populaire. Sur scène, lors de son concert au théâtre Déjazet, Léo Ferré s'éloignait à la fin de la chanson sur un discret pas de danse. La mélodie est répétée de strophe en strophe, mais également d'un vers à l'autre avec seulement une montée progressive. Les deux derniers vers de chaque strophe ont un schéma mélodique différent et constituent manifestement un refrain.

Léo Ferré y marque une pause entre la quatrième et la cinquième syllabe (après « nuit » et « s'en vont »), silence dans lequel les arpèges égrainés doucement par le piano semblent mimer la tombée de la nuit et la fuite des jours. Le musicien a pris garde de ne pas terminer le refrain par une note qui formerait une clôture ; dans le dernier vers le « je demeure » est maintenu en suspension, et semble relancer le cycle dans la strophe suivante. Cette mise en suspension s'allie parfaitement à la fois au sens du verbe, ainsi souligné par la mélodie, et au sens de l'ensemble du poème.

Michel Tichit

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