Crépuscule
Guillaume Apollinaire
Alcools

À Mademoiselle Marie Laurencin.

FRÔLÉE par les ombres des morts
Sur l'herbe où le jour s'exténue
L'arlequine s'est mise nue
Et dans l'étang mire son corps

Un charlatan crépusculaire
Vante les tours que l'on va faire
Le ciel sans teinte est constellé
D'astres pâles comme du lait

Sur les tréteaux l'arlequin blême
Salue d'abord les spectateurs
Des sorciers venus de Bohême
Quelques fées et les enchanteurs

Ayant décroché une étoile
Il la manie à bras tendu
Tandis que des pieds un pendu
Sonne en mesure les cymbales

L'aveugle berce un bel enfant
La biche passe avec ses faons
Le nain regarde d'un air triste
Grandir l'arlequin trismégiste

Le thème des Saltimbanques
Ce poème, dédié à Marie Laurencin, a été publié en février 1909 dans la revue Les Argonautes. Il est très proche des thèmes picturaux des œuvres de Picasso des années 1904-1905. En effet Picasso peint, à partir de son installation au Bateau-Lavoir en 1904, des Saltimbanques, des Arlequins. Sur les murs de l'atelier demeurent les toiles bleues des miséreux qu'il a rapportées de Barcelone. À l'automne, il fait la rencontre d'Apollinaire qui décrit en ces termes ce qu'il découvrit alors : « Son atelier encombré de toiles représentant des arlequins mystiques, de dessins sur lesquels on marchait [...] était le rendez-vous de tous les jeunes poètes. » [Apollinaire, Les Commencements du Cubisme, Le Temps, 14 octobre 1912]

Apollinaire reprend lui aussi, à plusieurs reprises, le thème des Saltimbanques dans Alcools. Mais le poème Crépuscule ressemble étonnamment à la description d'un tableau dont on énoncerait les diverses scènes représentées : « l'arlequine », « le charlatan », « l'arlequin », un trapéziste, un aveugle, « un nain », tout un monde qui se rattache à celui du cirque. Il est vrai que Picasso et ses amis fréquentaient le Cirque Médrano, tout proche. Il convient cependant de remarquer que la tonalité générale du poème est celle de la tristesse, soulignée par les termes « crépusculaire », « blême » et « triste », et que la solitude apparaît très profondément, car chacun des personnages paraît enfermé dans sa propre action. En cela le poème aussi est comparable aux tableaux de Picasso où des personnages cœxistent sans que leurs regards se croisent ou s'attirent. On le voit dans La Famille de Saltimbanques ou le tableau L'Acrobate et le jeune arlequin, peint par Picasso en 1905. L'image du pendu (il s'agit de toute évidence d'un trapéziste, mais le terme évoque un événement plus dramatique) et celle de l'aveugle couronnent l'ensemble en lui donnant une marque tragique, car l'aveugle ne peut pas voir le « bel » enfant qu'il berce. On songe d'ailleurs, pour cet aveugle, à ces figures bleues de miséreux que peignit Picasso entre 1901 et 1903.

On considère que ce goût pour les saltimbanques est en rapport avec l'idée d'errance. Picasso comme Apollinaire sont des « voyageurs », conscients que leur situation est précaire comme celle de ces baladins. C'est d'ailleurs cette thématique qui avait été exprimée par Baudelaire dans plusieurs de ses poèmes, notamment Bohémiens en voyage, [Les Fleurs du Mal] et Le vieux saltimbanque, [Petits poèmes en prose]. Et il soulignait la familiarité qui unissait le « bohémien en voyage » et le créateur, en l'occurrence le poète. Cependant, au milieu de ce monde empreint de tristesse, apparaît une étrange image apaisée, bien qu'elle soit aussi une image de passage, celle de la biche : « La biche passe avec ses faons ». Il s'agit sans doute d'une allusion aux œuvres de Marie Laurencin qui affectionnait particulièrement ces thèmes. Cette simple image donne au crépuscule évoqué par Apollinaire un instant de douceur. Ce poème évoque, bien plus encore que des Saltimbanques, les états d'âme du poète.

Michel Tichit

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