Marie
Guillaume Apollinaire
Alcools

VOUS y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C'est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu'elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s'en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d'argent
Des soldats passent et que n'ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s'en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s'écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

L'univers du souvenir...
Ce poème a été publié dans Les Soirées de Paris, en octobre 1912. Certains vers sont des réemplois de poèmes antérieurs. La rupture avec Marie Laurencin a inspiré ce poème qui renvoie aussi le poète à des souvenirs anciens comme l'image de Marie Dubois, une jeune femme rencontrée à Stavelot en 1899.

La première strophe semble en effet se rattacher à l'univers du souvenir : il évoque alors la jeune fille rencontrée autrefois dans un village de Belgique, mais l'image de Marie Laurencin se superpose et les temps se trouvent brouillés, puisque l'on passe du passé au présent, puis au futur, comme si la danse entraînait la rêverie du poète du passé au futur, du souvenir à l'espérance : « Quand donc reviendrez-vous Marie ».

S'enchaînent alors des images personnelles qui toutes s'organisent autour d'une certaine idée de la fuite du temps. C'est d'abord l'évocation d'une « fête galante », un peu à la manière de Verlaine ; le ton devient alors mélancolique et les sentiments se font délicats, comme le soulignent les diérèses des mots « silenci-eux » et « délici-eux » : souffrir d'amour, c'est encore aimer et l'alexandrin qui s'impose au milieu d'octosyllabes semble vouloir faire durer ce paisible désir d'un amour pacifié. Mais reparaissent des images de passages (le troupeau, les soldats) qui évoquent le changement et l'instabilité des sentiments et le poète revient à sa douleur et à sa solitude : tout se transforme dans sa rêverie pour évoquer l'amour perdu, que ce soit la chevelure de Marie retrouvée dans l'image des « moutons », comme dans le « moutonnement » de la mer, ou ses mains. Nous avions vu les mains se séparer dans Le Pont Mirabeau ; voici maintenant qu'elles deviennent les « feuilles de l'automne ». Le poète est rendu à sa solitude : le cycle de l'amour s'est accompli et Apollinaire reprend le thème du Pont Mirabeau. Seul demeure un espoir : « Quand donc finira la semaine », car tout cycle comporte un espoir de renaissance, le cycle de l'amour, celui des saisons, celui de la semaine...

Apollinaire dévoile ici son monde intérieur, très uni autour de cette douleur du mal-aimé. Mais l'existence personnelle semble aussi se fondre dans le cycle de la nature et celui du temps : la disparition de l'amour entraîne la dissolution de l'image de l'être aimé qui semble emporté par un mouvement infini : « Sais-je où s'en iront tes cheveux... ».

Michel Tichit

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