Guillaume Apollinaire
Alcools
À Louis Dumur
DANS la plaine les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises
Et les enfants s'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L'ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage
Au centre du poème : le « rêve »
Publié en même temps que Crépuscule en février 1909, ce poème reprend en partie la même thématique. Mais alors que Crépuscule évoquait le monde du cirque et ses tours, Saltimbanques évoque les gens du voyage, la troupe en mouvement. Le poème est dédié à Louis Dumur qui était un romancier secrétaire au Mercure de France.
Cet intérêt pour les bohémiens remonte très haut dans la vie d'Apollinaire et Annie Playden a rapporté qu'il aimait les fréquenter, en 1902, quand ils traversaient Honnef en longeant le Rhin. Et dans un conte qu'il publie en 1907, on trouve ce paragraphe : « Sur la route, venait une caravane. C'étaient des Tziganes beaux et dépenaillés. Ils marchaient à pied auprès de leurs roulottes pleines de femmes et d'enfants. Les uns menaient des chevaux par la bride, d'autres tenaient en laisse des ours, des singes ou des chiens ! Ils demandaient l'aumône en passant et semblaient fiers comme la liberté ». [La Comtesse d'Eisenberg, publié dans Le Soleil le 19 octobre 1907]
Le poème Saltimbanques est donc plus proche encore que Crépuscule du monde évoqué par Baudelaire dans les Bohémiens en voyage [Les Fleurs du Mal], puisque le poète montre les Saltimbanques qui « passent ». La tonalité du poème d'Apollinaire n'est altérée par aucune mélancolie, contrairement à celui de son prédécesseur : ne demeure qu'une évocation du cortège des Baladins, vivant et dynamique. C'est un tableau qui invite au rêve et à la fantaisie. On voit se former en effet une série d'oppositions entre le monde des villages, de ceux qui sont sédentaires avec « jardins », « auberges grises », « arbres fruitiers » et celui des baladins, tout de fantaisie : le mouvement « s'éloignent », « par les villages », « s'en vont », « suivent » (le poème est fortement marqué par la sifflante « s » qui connote ce mouvement) ; mais aussi les objets « poids ronds ou carrés », « tambours », « cerceaux dorés » - Picasso donnera des couleurs à ces « poids » ; les animaux étonnants qui invitent à rêver d'un ailleurs « ours », « singes » ; la musique du tambour (qu'Apollinaire retrouve aussi dans le défilé des régiments).
Au centre du poème, on trouve le « rêve » que semblent poursuivre ces baladins, leur quête perpétuelle, que notait Baudelaire dans le vers : « La tribu prophétique aux prunelles ardentes... ». C'est alors que le baladin est une image de l'artiste, l'homme libre, toujours en quête d'un ailleurs.
Michel Tichit
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