Guillaume Apollinaire
Alcools
À Paul-Napoléon Roinard
J'AI jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j'adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux
Le galop soudain des étoiles
N'étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand'plaintes végétales
Où sont ces têtes que j'avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L'amour est devenu mauvais
Qu'au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt
Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos cours pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m'acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes
Le fleuve épinglé sur la ville
T'y fixe comme un vêtement
Partant à l'amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles
Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable
Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement
Les membres des intercis flambent auprès de moi
Eloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
Ô Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelée
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan
Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses
Il n'y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures
La flamme qui consume et fait renaître le monde
Le Brasier a paru dans Gil Blas en mai 1908 sous le titre Le Pyrée. Il se compose de trois mouvements dont nous ne présentons que les deux premiers. Apollinaire estimait que c'était l'une de ses meilleures compositions, parce qu'il s'y rapproche le plus de la poésie qu'il désirait créer. Les contemporains, frappés par l'hermétisme de ce poème, en relevaient la « nouveauté ».
Le thème central du poème semble être celui de l'activité poétique. Le feu du brasier (Pyrée était formé sur le nom du feu en grec ancien) prend d'un mouvement à l'autre une signification différente. Dans le premier mouvement, c'est le « brasier » dans lequel le poète jette son passé. Le poème est alors composé de quintils d'octosyllabes réguliers. Les images s'enchaînent de façon complexe selon une logique très personnelle d'Apollinaire, mais on peut encore suivre le fil de la narration. Toutes les images qui appartiennent au passé, tout l'« ancien jeu » des allégories et des symboles, doivent brûler dans le feu purificateur comme doit brûler le Dieu de sa jeunesse, l'amour.
Dans le second mouvement, le brasier devient le lieu de la renaissance : c'est alors le brasier dans lequel se jette le phénix ou le héros Héraclès dont le supplice permettra l'apothéose. Car le poète, dans cette brûlure permanente de la poésie, retrouve sa propre vie, multipliée infiniment. La souffrance du poète est alors délectable. Sa pensée devient une poésie essentielle et le poète échappe à la destruction : « Voici ma vie renouvelée », pour devenir un être nouveau, différent des autres hommes.
Le troisième mouvement apparaît comme une mise en œuvre de cette nouvelle poésie à travers des images qui ne sont pas sans rappeler les plus belles réussites de Rimbaud dans Les Illuminations.
Le poème fait penser à ce qu'écrit Bachelard dans La Psychanalyse du feu : « La mort dans la flamme est la moins solitaire des morts. C'est vraiment une mort cosmique, où tout l'univers s'anéantit avec le penseur. » Le poète devient cette incandescence permanente, la flamme qui consume et fait renaître le monde.
Michel Tichit
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