Guillaume Apollinaire
Rhénanes
LE mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
La beauté ou la douceur d'un instant
Paru dans Vers et Prose (décembre 1905 - février 1906), ce poème avait été écrit en 1902. Il appartient au cycle des Rhénanes et évoque donc l'Allemagne que le poète connut lorsqu'il aimait Annie Playden. Apollinaire brosse ici un tableau qui semble s'ouvrir sur la joie simple : le mois de mai, au printemps, est celui de l'espérance ; la beauté de la nature rhénane, des cerisiers, de la vigne, des rosiers s'allie à la douceur de cette promenade en barque. Pourtant, dès la première strophe, on sent une fêlure et les images les plus belles demeurent teintées de mélancolie. Il faut alors remarquer que ce poème se rapporte au passé, et que le souvenir heureux de ce mois de mai 1902 se trouve voilé par la perte de l'amour ; la mémoire souligne ce qui, tout autour du poète, aurait dû lui apparaître comme une menace. On trouve ainsi dès la première strophe l'idée de l'éloignement et celle des larmes ; dans la seconde une immobilité qui évoque la mort ; puis le passage des Tziganes, le son lointain du fifre ; enfin des notations péjoratives qui semblent étroitement unies à des images plus heureuses.
Tout dans ce poème semble porter en soi l'ambiguïté. La beauté ou la douceur d'un instant est jointe à l'idée d'éloignement ; les fleurs des « cerisiers de mai » apparaissent dans toute leur splendeur quand elles sont sur le point de tomber ; l'image de la femme aimée semble également se « flétrir » ; Tziganes et régiment évoquent le passage comme on le voit également dans Saltimbanques. Le mois de mai semble recouvrir pour un moment de beauté « les ruines », tandis que le vent, symbole du temps, « secoue » cette parure qu'il emportera. L'amour apparaît, au centre du poème, comme déjà perdu. Il fait donc partie de cette fluidité de toutes les choses de la vie, merveilleusement rendue par les sonorités liquides tout d'abord, puis vibrantes dans la dernière strophe. Ce poème constitue donc une méditation douce-amère sur le temps dont on perçoit la fuite inéluctable. C'est la thématique entrevue dans Le Pont Mirabeau.
Michel Tichit
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