Guillaume Apollinaire
Alcools
NOTRE histoire est noble et tragique
Comme le masque d'un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent
Ne rend notre amour pathétique
Et Thomas de Quincey buvant
L'opium poison doux et chaste
A sa pauvre Anne allait rêvant
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent
La fin de l'amour
Cors de chasse, qui évoque la fin de l'amour qui unissait Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin, a paru dans Les Soirées de Paris en septembre 1912. On le rapproche des vers de Baudelaire :
Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Charles BaudelaireLes Fleurs du Mal, Le Cygne
ou du vers de Paul Verlaine :
Le son du cor s'afflige vers les bois.
« Notre histoire », c'est la tragédie de la fin de l'amour qui unissait le poète et Marie. Elle est évoquée par des termes dont la conjonction renvoie au monde du théâtre : « tragique », « drame », « pathétique » ; elle en précise la valeur, celui du refus de l'émotion facile du « pathétique » ou du « drame » pour affirmer la grandeur de cet amour dans sa disparition « tragique », c'est-à-dire liée au destin. Le poète refuse de trouver la source de cet échec ailleurs que dans la nature même de l'amour, comme dans une tragédie antique. Cette idée qui apparaissait déjà dans Le Pont Mirabeau est exprimée ici avec plus de conscience.
La seconde strophe a recours à l'exemple littéraire de Thomas de Quincey, qui fut recueilli par une jeune prostituée, Anne. Le poète donne donc l'image d'un couple parallèle à celui qu'il constituait avec Marie. L'opium - puisque Thomas de Quincey est le célèbre auteur des Confessions d'un opiomane anglais - aurait dû procurer l'oubli : il ne semble offrir que le rêve qui se retourne vers les souvenirs ; de même le poète garde la conscience de la fuite du temps et semble accepter d'être emporté par lui, mais il se « retournera » vers son passé.
Le distique final apporte une synthèse : le poète semble s'effacer dans la généralisation quasi proverbiale offerte par ces vers. Le titre se trouve enfin expliqué : les souvenirs, tant personnels que littéraires présentés dans les deux strophes précédentes, sont « cors de chasse », ils deviennent l'instrument d'une musique aux multiples résonances ; et il convient de souligner que le dernier mot reprend la sonorité la plus marquante de ce poème : comme si le passage perpétuel du vent venait faire résonner indéfiniment le souvenir qu'il soutient. Apollinaire reprendra cette image dans Les poèmes à Lou :
Vous vieillirez Amour vous vieillirez un jour
Le Souvenir au loin sonne du cor de chasse
Apollinaire, Les Poèmes à Lou, Faction
Michel Tichit
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