Guillaume Apollinaire
Calligrammes
DU rouge au vert tout le jaune se meurt
Quand chantent les aras dans les forêts natales
Abatis de pihis
Il y a un poème à faire sur l'oiseau qui n'a qu'une aile
Nous l'enverrons en message téléphonique
Traumatisme géant
Il fait couler les yeux
Voilà une jolie jeune fille parmi les jeunes Turinaises
Le pauvre jeune homme se mouchait dans sa cravate blanche
Tu soulèveras le rideau
Et maintenant voilà que s'ouvre la fenêtre
Araignées quand les mains tissaient la lumière
Beauté pâleur insondables violets
Nous tenterons en vain de prendre du repos
On commencera à minuit
Quand on a le temps on a la liberté
Bigorneaux Lotte multiples Soleils et l'Oursin du couchant
Une vieille paire de chaussures jaunes devant la fenêtre
Tours
Les Tours ce sont les rues
Puits
Puits ce sont les places
Puits
Arbres creux qui abritent les Câpresses vagabondes
Les Chabins chantent des airs à mourir
Aux Chabines marronnes
Et l'oie oua-oua trompette au nord
Où les chasseurs de ratons
Raclent les pelleteries
Étincelant diamant
Vancouver
Où le train blanc de neige et de feux nocturnes fuit l'hiver
Ô Paris
Du rouge au vert tout le jaune se meurt
Paris Vancouver Hyères Maintenon New-York et les Antilles
La fenêtre s'ouvre comme une orange
Le beau fruit de la lumière
Composé dans l'atelier de Delaunay
Robert et Sonia Delaunay ont indiqué que ce poème avait été composé dans l'atelier du peintre et le poème a paru en-tête d'un catalogue du peintre Delaunay. On peut rappeler qu'en 1912, Robert Delaunay entre dans sa période « constructive » et peint la première Fenêtre et le premier Disque simultané. Apollinaire se montre d'un grand enthousiasme. Cependant André Billy déclare, pour sa part, que le poème avait été improvisé lors d'une conversation entre Dupuy, Apollinaire et lui-même. Dans un ouvrage consacré à son ami (André Billy, Apollinaire, Seghers 1956, p. 29), il rappelle la genèse de ces textes : « À bas la rhétorique ! Et vivent les mots en liberté ! Vive le poème où la poésie serait prise et comme captée dans un filet constamment tendu par le poète ! Ainsi naquirent les 'poèmes-conversations'. Nous causions dans les bars, les cafés, les brasseries et Apollinaire, assis au milieu de nous, notait en chantonnant des lambeaux de phrases subtilement choisis par lui dans le désordre des propos échangés... ».
Le poète écrit à Madeleine en 1915 à propos de ces vers qu'il aimait beaucoup : « Ils ressortissent à une esthétique toute neuve dont je n'ai plus depuis retrouvé les ressorts... ». Il avait déclaré quelque temps auparavant : « J'ai fait mon possible pour simplifier la syntaxe française, et j'ai réussi en certain cas... ». Il s'agit donc de rendre la vie dans son immédiateté. Le poème est donc le plus souvent écrit au présent, en énoncés simples qui viennent se recouvrir les uns les autres pour donner une image des sensations que nous recevons du monde. On a ici une première tentative pour exprimer les « simultanéités ». On remarquera cependant l'importance des couleurs et des lumières. Les couleurs éclatent dès le premier vers, repris à la fin du poème par l'énoncé de trois couleurs : le rouge et le vert d'une part et le jaune, repris dans le poème avec les « chaussures jaunes » et qui trouve sa couleur complémentaire dans les « insondables violets ». La fenêtre s'ouvre à la fois vers la vie extérieure et vers la lumière.
La vie est rendue par un réseau de phrases qui semblent prises au hasard, mais qui sont organisées par la conscience du poète ; cependant la fin du poème apparaît plus comme une sorte de rêverie très libre : Apollinaire semble se laisser entraîner par les mots qui s'imposent à lui. C'est alors qu'il est très proche d'une des formes de création poétique des surréalistes.
Michel Tichit
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