Guillaume Apollinaire
Calligrammes
Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenir
c'est vous aussi qu'il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô gouttelettes
et ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculaires
écoute s'il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique
écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas
Ce calligramme, sans doute le plus célèbre de tous ceux d'Apollinaire, a paru dans SIC en décembre 1916. Il aurait été écrit à Deauville en juillet 1914, comme nous invite à penser une lettre qu'Apollinaire écrivit à Serge Férat : « Avant-hier il pleuvait = j'ai fait un joli poème intitulé Écoute s'il pleut et dont voici le schéma. »
On doit à Apollinaire la renaissance du « calligramme » qui existait depuis longtemps. On en trouve en effet déjà dans la poésie alexandrine : Simias de Rhodes (autour de 300 avant notre ère) et Théocrite de Syracuse (vers 310 - vers 250 avant notre ère) avaient créé de tels poèmes qui ont été conservés par l'Anthologie Palatine. Dans la forme que leur donne Apollinaire, les idéogrammes lyriques - devenus par la suite les Calligrammes - sont « une idéalisation de la poésie vers-libriste et une précision typographique à l'époque où la typographie termine brillamment sa carrière », selon les mots qu'il adresse à André Billy en 1918. Il s'agit donc d'un travail de recherche, en particulier sur le rythme et pas seulement une représentation d'un objet. Le poète recherche une véritable organisation spatiale du texte.
Ce calligramme n'est donc pas que la représentation de la « pluie » : c'est un véritable poème dans lequel le rythme est marqué tout à la fois par la longueur des vers et les sonorités - marques traditionnelles - et la représentation spatiale. Le tracé même de la pluie constitue ce « lien » exprimé dans le cinquième vers entre « en haut et en bas » qui n'aurait pas été immédiatement perceptible sans la mise en œuvre graphique. On retrouve cependant des thèmes chers au poète : la musique de la pluie évoque des voix de femmes, mais le mouvement de la pluie, sa chute, est comparable à ces liens qui semblent se distendre et se diluer. L'expression de la fuite du temps, de la fluidité de la vie est aussi rendue par l'utilisation des sons liquides dans le texte. Ainsi le sens du texte, sa musique et la représentation graphique s'unissent pour former une œuvre totale.
Michel Tichit
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