Guillaume Apollinaire
Calligrammes
À André Rouveyre.
FEU d'artifice en acier
Qu'il est charmant cet éclairage
Artifice d'artificier
Mêler quelque grâce au courage
Deux fusants
Rose éclatement
Comme deux seins que l'on dégrafe
Tendent leurs bouts insolemment
IL SUT AIMER
quelle épitaphe
Un poète dans la forêt
Regarde avec indifférence
Son revolver au cran d'arrêt
Des roses mourir d'espérance
Il songe aux roses de Saadi
Et soudain sa tête se penche
Car une rose lui redit
La molle courbe d'une hanche
L'air est plein d'un terrible alcool
Filtré des étoiles mi-closes
Les obus caressent le mol
Parfum nocturne où tu reposes
Mortification des roses
« Feu d'artifice »
Paru dans l'Élan en décembre 1916, le poème avait été envoyé à Lou sous une forme assez différente en septembre 1915. Il fait partie de Case d'Armons qui regroupe les poèmes écrits par Apollinaire en avril et mai 1915 alors qu'il était artilleur sur le front. Il est dédié à André Rouveyre, l'ami peintre et romancier avec qui il se trouvait à Deauville quand la guerre fut déclarée. Le retour sur Paris des deux amis est évoqué dans le poème de Calligrammes, La Petite auto.
Un certain nombre de poèmes du recueil Calligrammes semblent présenter l'exaltation que procure la guerre. On a même pu reprocher au poète son expression « Ah Dieu ! que la guerre est jolie » [Calligrammes, Lueurs des tirs, L'Adieu du cavalier]. C'est trop souvent parce que l'on ne regarde pas l'ensemble du poème dans lequel ce sentiment apparaît : un poème comme celui de Fête permet de nuancer profondément cette idée.
En effet, le titre du poème et l'une des thématiques développées font penser à l'exaltation du combat, à la beauté du spectacle guerrier : « Feu d'artifice », « charmant... éclairage ». L'artilleur semble émerveillé par l'éclatement des « fusants ». C'est tout naturellement aussi que l'amour, selon le schéma traditionnel, s'associe à la guerre : des images du corps de la femme surgissent dans l'embrasement du ciel ou de la vision d'une rose, images tantôt violentes, tantôt tendres. « L'air est plein d'un terrible alcool » résume ce mélange d'impressions fascinantes.
Mais cet « alcool » est « terrible », et il faut redonner toute sa force à cet adjectif. Car l'« artificier » a conscience de l'artifice et c'est l'image de la mort qui s'impose, obsédante : dans le terme « épitaphe » et son énoncé au passé simple, dans l'indifférence avec laquelle le poète - mis en scène comme poète - voit « Des roses mourir d'espérance », dans la reprise par le terme « mortification » que l'on peut prendre dans son sens le plus strict de « mise à mort ». Car c'est bien sa mort que met en scène le poète au moment où il « repose » (noter toute l'ambiguïté de ce mot), rêveur et indifférent sur une terre où meurent les roses.
Michel Tichit
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