Guillaume Apollinaire
Calligrammes
TON sourire m'attire comme
Pourrait m'attirer une fleur
Photographie tu es le champignon brun
De la forêt
Qu'est sa beauté
Les blancs y sont
Un clair de lune
Dans un jardin pacifique
Plein d'eaux vives et de jardiniers endiablés
Photographie tu es la fumée de l'ardeur
Qu'est sa beauté
Et il y a en toi
Photographie
Des tons alanguis
On y entend
Une mélopée
Photographie tu es l'ombre
Du Soleil
Qu'est sa beauté
Une rêverie sur une photographie
Photographie est un poème envoyé à Madeleine Pagès en octobre 1915. Apollinaire a rencontré Lou en septembre 1914 ; et, alors qu'il voyage de Nice à Marseille le 2 janvier 1915, il rencontre Madeleine. Sa liaison avec Lou s'achève en mars, et le 4 avril il rejoint le front en Champagne. C'est du front qu'il écrit à la jeune fille rencontrée dans le train : la réponse de Madeleine sera le début d'une idylle, en grande partie épistolaire, Madeleine étant en quelque sorte sa « marraine de guerre ». Nous possédons la première photographie que reçut le poète de Madeleine [Apollinaire, Album de la Pléiade, p. 224] : la jeune fille apparaît avec un sourire très doux, un visage très jeune et lumineux.
Le poème se présente donc comme une rêverie sur cette photographie. Les deux premiers vers semblent s'adresser à la jeune fille, mais tout le reste du poème est un monologue adressé à la photographie elle-même. C'est à partir de l'image de la jeune fille enclose dans le cliché que se développe la rêverie du poète et qu'apparaissent trois séries de métamorphoses (la forêt, le jardin, la musique).
Ce sont les espaces mêmes de la photo que le poète explore : la couleur brune de la photo « sépia » renvoie à l'image du champignon, le blanc entraîne vers une rêverie vive et lumineuse, les tons alanguis deviennent, eux, une musique. Nous voyons se créer devant nous un monde né de l'image elle-même sous le regard d'Apollinaire. Et par trois fois le poète loue la beauté de Madeleine en des termes dont l'expression toute simple forme un refrain, le jeu de l'ombre et de la lumière qui décrit cette beauté sur la photographie dans l'espace n'étant que l'effet de la lumière qui provient de la jeune fille. Ce poème d'amour constitue donc également une réflexion sur la forme et l'expression - et donc sur la poésie.
Michel Tichit
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