Guillaume Apollinaire
Calligrammes
IL Y A un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T. S. F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres
et qu'on n'a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité
Envoyé à Madeleine Pagès
Il y a a été envoyé à Madeleine Pagès en septembre 1915. Apollinaire a rencontré la jeune femme le 2 janvier de la même année et une correspondance s'est établie depuis le mois d'avril. Madeleine Pagès habitait près d'Oran, à Lamur. Elle rejoignait d'ailleurs Marseille pour rentrer chez elle quand Apollinaire l'a rencontrée. Ce poème illustre tout à fait la recherche des « simultanéités » que le poète épris de nouveauté avait entreprise également avec Les Fenêtres. L'anaphore de « Il y a » vient placer les unes à la suite des autres des impressions, tantôt intérieures (souvenirs rappelés par la conscience, projection dans l'espace), tantôt extérieures ; c'est alors tout le foisonnement des sensations tant visuelles qu'auditives. Or cette énumération n'a rien de lassant : elle rend compte, au contraire, précisément de la vie, en donnant toute sa densité à l'instant vécu par la conscience, non pas sur un plan unique, mais dans toute sa richesse.
La guerre est ici omniprésente, tant dans sa réalité la plus plate que dans les sentiments qu'elle fait naître. D'un côté les « saucisses », les « zeppelins » qui survolaient le champ de bataille pour effectuer les repérages, les « sapins brisés par les éclats d'obus », « gaz asphyxiants », les « boyaux » des tranchées. Plus présents encore, voici les hommes « un fantassin », des « prisonniers », le « vaguemestre » attendu avec impatience, des « soldats », le « prisonnier boche ». Et, au cœur du poème, la mort, les « cercueils », le « cimetière », les « croix ».
Et contrepoint permanent, l'amour pour Madeleine, sa présence permanente, vient illuminer le poème : « ma bien-aimée », « mon amour », « plusieurs photos de mon amour », « le buste de mon amour », comparée à un lys, « les longues mains souples de mon amour ». Seules ces images peuvent arracher le poète à la vision horrible de la guerre. Et de cette image belle et harmonieuse se dégage une rêverie qui entraîne le poète vers un monde de paix. « Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre ». C'est bien l'idée de l'absurdité qu'Apollinaire introduit dans les derniers vers de ce poème, non sans un humour assez étrange : absurdité de la présence de ces « Hindous » qui viennent mourir sur les champs de France, absurdité de la guerre qui efface les êtres en les réduisant à l'anonymat d'un champ de croix. Le poème n'est donc pas constitué d'une simple énumération : il parvient à faire coïncider divers mondes, celui de la réalité vécue de la guerre, celui des sentiments et celui de la méditation sur l'humanité.
Michel Tichit
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