Guillaume Apollinaire
Calligrammes
LES canons tonnent dans la nuit
On dirait des vagues tempête
Des cours où pointe un grand ennui
Ennui qui toujours se répète
Il regarde venir là-bas
Les prisonniers L'heure est si douce
Dans ce grand bruit ouaté très bas
Très bas qui grandit sans secousse
Il tient son casque dans ses mains
Pour saluer la souvenance
Des lys des roses des jasmins
Éclos dans les jardins de France
Et sous la cagoule masqué
Il pense à des cheveux si sombres
Mais qui donc l'attend sur le quai
Ô vaste mer aux mauves ombres
Belles noix du vivant noyer
La grand folie en vain vous gaule
Brunette écoute gazouiller
La mésange sur ton épaule
Notre amour est une lueur
Qu'un projecteur du cœur dirige
Vers l'ardeur égale du cœur
Qui sur le haut Phare s'érige
Ô phare-fleur mes souvenirs
Les cheveux noirs de Madeleine
Les atroces lueurs des tirs
Ajoutent leur clarté soudaine
A tes beaux yeux ô Madeleine
Poème envoyé à Madeleine
Ce poème envoyé à Madeleine en octobre 1915 figure dans la partie de Calligrammes intitulée « Obus couleur de lune ». Il est contemporain de Il y a et représente une autre tentative de rendre les « simultanéités », non plus avec une énumération en vers libres, mais en un poème composé de sept strophes d'octosyllabes. L'énonciation à la troisième personne d'une grande partie du poème produit aussi un effet étonnant : rendu à lui-même par le calme relatif qui s'installe après un combat, le poète redevient petit à petit lui-même, jusqu'à réintégrer le « je » qui peut enfin dialoguer avec le « tu », Madeleine.
Le début du poème résonne encore du bruit de la canonnade, mais le vers « Il tient son casque dans ses mains » révèle que l'instant est à la pause. Le son des armes, d'ailleurs, n'arrive jusqu'au combattant que par « vagues », « ouaté très bas », il « grandit sans secousse ». C'est alors que peut renaître la mémoire, celle de la beauté, et que réapparaît le « lys » qui évoque nécessairement Madeleine. On assiste alors à la transformation du monde ; tout devient une image de la bien-aimée : la cagoule évoque le casque des « cheveux », les ombres rappellent le « quai », et le phare dans la nuit vient faire luire les yeux de la bien-aimée. Cette métamorphose du monde par l'amour est possible quand l'esprit est rendu à lui-même et peut se projeter dans un espoir (le « projecteur du cœur »). On assiste à la renaissance de ce « nous » (« Notre amour ») qui peut faire dialoguer « je » (« mes souvenirs ») et « tu » (« tes beaux yeux »).
Les « simultanéités » ici apparaissent plus simples que dans Il y a. Pourtant, c'est encore une fois tous les mondes qui viennent se combiner : celui de la guerre et celui de la paix (représentés par le jardin et Madeleine) ; celui de la conscience immédiate et celui du souvenir liés à l'espoir. Le temps et l'espace s'abolissent et viennent se fondre dans un prénom : Madeleine. L'image de la bien-aimée n'efface pas l'atrocité de la guerre, elle permet au poète de conserver une lumière dans sa vie.
Michel Tichit
🖼️ Cette fiche contient des illustrations et ressources interactives
Images, vidéos et outils pédagogiques disponibles sur l'interface complète.