Guillaume Apollinaire
Calligrammes
UN oiseau chante ne sais où
C'est je crois ton âme qui veille
Parmi tous les soldats d'un sou
Et l'oiseau charme mon oreille
Écoute il chante tendrement
Je ne sais pas sur quelle branche
Et partout il va me charmant
Nuit et jour semaine et dimanche
Mais que dire de cet oiseau
Que dire des métamorphoses
De l'âme en chant dans l'arbrisseau
Du cœur en ciel du ciel en roses
L'oiseau des soldats c'est l'amour
Et mon amour c'est une fille
La rose est moins parfaite et pour
Moi seul l'oiseau bleu s'égosille
Oiseau bleu comme le cœur bleu
De mon amour au cœur céleste
Ton chant si doux répète-le
A la mitrailleuse funeste
Qui claque à l'horizon et puis
Sont-ce les astres que l'on sème
Ainsi vont les jours et les nuits
Amour bleu comme est le cœur même
Poéme envoyé à Madeleine
Un Oiseau chante a été extrait par Apollinaire d'un texte plus long qu'il avait envoyé à Madeleine le 17 octobre 1915. Il appartient à la dernière partie de Calligrammes, La Tête étoilée qui regroupe des poèmes écrits pendant toute la période de la guerre. Ce poème est donc contemporain de Il y a et de Simultanéités. Il exprime l'amour du poète pour Madeleine à travers une série d'images d'un lyrisme profond.
Les images, comme le vocabulaire, ici sont très simples. Même s'il n'a gardé qu'une partie de son poème, enlevant ce qui relevait de la lettre « J'espère une lettre de toi », et ce qui rappelait trop directement la guerre « Tandis qu'il chante le canon... », le poème demeure limpide. Et les premières strophes rendent une musique très douce produite par le retour des consonnes nasales. Par cette simplicité, le poète ouvre son cœur et dévoile la manière même dont s'opèrent en lui les métamorphoses poétiques. « L'oiseau bleu » - « âme en chant » qui s'envole dans le ciel vers celle qu'il aime, sentiment de l'amour - apparaît dans une pureté parfaite qui s'offre à la bien-aimée. Les espaces intérieurs et l'espace autour du poète semblent alors formés de la même matière, un amour qui remplit le monde. Cependant, dans le texte d'origine, le poète avait écrit :
Oiseau bleu comme le cœur bleu
De mon amour au cœur céleste
Ton chant si doux répète-le
- J'attends ta lettre comme un geste
Tu m'ouvriras les bras et puis
Tu me répéteras je t'aime
Ainsi vont les jours et les nuits
Amour bleu comme est le cœur même
Apollinaire, Œuvres poétiques
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 630
La nouvelle rédaction réintroduit, à la fin du poème, l'idée de l'angoisse de la guerre. L'amour que le poète a exprimé, il voudrait en faire sa protection contre la « mitrailleuse funeste ». Par cette simple notation il retrouve sa place dans la thématique générale du recueil. La dernière strophe semble enfin introduire un nouveau thème : peut-être celui de la mort si l'on voit dans le vers « Sont-ce les astres que l'on sème » une image poétisée des balles traçantes qui allument de nouvelles étoiles dans le ciel. L'idée est semblable si l'on se souvient du refrain de La Chanson du mal aimé :
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
On comprend mieux alors l'allusion au passage du temps qui conclut le poème. Sans être aboli, l'espoir qui apparaissait si doux, si lumineux demeure, comme l'oiseau, suspendu dans l'espace. C'est une mélancolie semblable qui se reflète dans quelques poèmes de cette section.
Michel Tichit
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