Souvenir du douanier
Guillaume Apollinaire
Le Douanier

UN tout petit oiseau
Sur l'épaule d'un ange
Ils chantent la louange
Du gentil Rousseau

Les mouvements du monde
Les souvenirs s'en vont
Comme un bateau sur l'onde
Et les regrets au fond

Gentil Rousseau
Tu es cet ange
Et cet oiseau
De ta louange

Ils se donnaient la main et s'attristaient ensemble
Sur leurs tombeaux ce sont les mêmes fleurs qui tremblent
Tu as raison elle est belle
Mais je n'ai pas le droit de l'aimer
Il faut que je reste ici
Où l'on fait de si jolies couronnes mortuaires en perles
Il faudra que je te montre ça

La belle Américaine
Qui rend les hommes fous
Dans deux ou trois semaines
Partira pour Corfou

Je tourne vire
Phare affolé
Mon beau navire
S'est en allé

Des plaies sur les jambes
Tu m'as montré ces trous sanglants
Quand nous prenions un quinquina
Au bar des Îles Marquises rue de la Gaîté
Un matin doux de verduresse

Les matelots l'attendent
Et fixent l'horizon
Où mi-corps hors de l'onde
Bayent tous les poissons

Je tourne vire
Phare affolé
Mon beau navire
S'est en allé

Les tessons de ta voix que l'amour a brisée
Nègres mélodieux Et je t'avais grisée

La belle Américaine
Qui rend les hommes fous
Dans deux ou trois semaines
Partira pour Corfou

Tu traverses Paris à pied très lentement
La brise au voile mauve Êtes-vous là maman
Je tourne vire
Phare affolé
Mon beau navire
S'est en allé

On dit qu'elle était belle
Près du Mississipi
Mais que la rend plus belle
La mode de Paris

Je tourne vire
Phare affolé
Mon beau navire
S'est en allé

Il grava sur un banc près la porte Dauphine
Les deux noms adorés Clémence et Joséphine

Et deux rosiers grimpaient le long de son âme
Un merveilleux trio
Il sourit sur le Pavé des Gardes à la jument pisseuse
Il dirige un orchestre d'enfants
Mademoiselle Madeleine
Ah ! Mademoiselle Madeleine
Ah !

Il y a d'autres filles
Dans l'arrondissement
De douces de gentilles
Et qui n'ont pas d'amants

Je tourne vire
Phare affolé
Mon beau navire
S'est en allé

« La louange du gentil Rousseau »
Ce poème a paru dans Les Soirées de Paris, en avril 1914. Il a été intégré dans le premier recueil posthume, édité en 1925, qui regroupait des textes inédits d'Apollinaire. C'est Jean Royère qui s'était chargé de recueillir les textes et de les éditer.

Né en 1844, Henri Rousseau est un autodidacte qui a commencé à peindre en 1871 et exposé pour la première fois au Salon des Indépendants, en 1886. Son premier tableau exotique est exposé en 1904. Il fait la connaissance d'Apollinaire grâce à Alfred Jarry vers 1806 et commence alors à vendre quelques toiles. Ses amis lui offrirent un banquet mémorable dans l'atelier de Picasso en décembre 1908. Il expose en 1909 La Muse inspirant le poète représentant Apollinaire et Marie Laurencin. Il meurt en 1910.

Ce poème apparaît assez composite, tant de par sa forme - une alternance de strophes aux vers courts qui reviennent parfois comme des refrains, et de strophes en vers libres - que par les réseaux d'images qu'il présente. Nous trouvons d'abord la « louange / du gentil Rousseau », puis l'évocation d'un départ, et un ensemble d'énoncés discontinus qui font penser à un « poème-conversation ».

Le fil de l'hommage à Rousseau n'est jamais totalement abandonné si l'on songe que le peintre est mort en 1910 et aux regrets qu'il laisse à ses amis. On comprend alors les allusions au cimetière, aux relations très simples entre les deux hommes - Apollinaire avait fait une première critique cruelle pour Rousseau, avant de se racheter par de nombreux textes élogieux (mais Picasso appréciait Rousseau) - ; les images de départ ; et celles de l'errance et de la solitude dans Paris.

On lira en parallèle l'Épitaphe à Rousseau et le fameux poème déclamé par Apollinaire lors du « banquet » offert au peintre.

Michel Tichit

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