MON Lou la nuit descend tu es à moi je t'aime
Guillaume Apollinaire
Poèmes à Lou

MON Lou la nuit descend tu es à moi je t'aime
Les cyprès ont noirci le ciel a fait de même
Les trompettes chantaient ta beauté mon bonheur
De t'aimer pour toujours ton cœur près de mon cœur
Je suis revenu doucement à la caserne
Les écuries sentaient bon la luzerne
Les croupes des chevaux évoquaient ta force et ta grâce
D'alezane dorée ô ma belle jument de race
La tour Magne tournait sur sa colline laurée
Et dansait lentement lentement s'obombrait
Tandis que des amants descendaient de la colline
La tour dansait lentement comme une sarrasine
Le vent souffle pourtant il ne fait pas du tout froid
Je te verrai dans deux jours et suis heureux comme un roi
Et j'aime de t'y aimer cette Nîmes la Romaine
Où les soldats français remplacent l'armée prétorienne
Beaucoup de vieux soldats qu'on n'a pu habiller
Ils vont comme des bœufs tanguent comme des mariniers
Je pense à tes cheveux qui sont mon or et ma gloire
Ils sont toute ma lumière dans la nuit noire
Et tes yeux sont les fenêtres d'où je veux regarder
La vie et ses bonheurs la mort qui vient aider
Les soldats las les femmes tristes et les enfants malades
Des soldats mangent près d'ici de l'ail dans la salade
L'un a une chemise quadrillée de bleu comme une carte
Je t'adore mon Lou et sans te voir je te regarde
Ça sent l'ail et le vin et aussi l'iodoforme
Je t'adore mon Lou embrasse-moi avant que je ne dorme
Le ciel est plein d'étoiles qui sont les soldats
Morts ils bivouaquent là-haut comme ils bivouaquaient là-bas
Et j'irai conducteur un jour lointain t'y conduire
Lou que de jours de bonheur avant que ce jour ne vienne luire
Aime-moi mon Lou je t'adore Bonsoir
Je t'adore je t'aime adieu mon Lou ma gloire

Une lettre adressée à la femme aimée
Le poème est daté de Nîmes, 29 décembre 1914. Apollinaire a été incorporé le 5 décembre 1914 à Nîmes et c'est le 7 décembre 1914 que Lou le rejoint. Ils vont alors connaître une liaison très ardente.

Le poème se présente comme une lettre adressée à la femme aimée : l'amant heureux retourne à la caserne dans le soir, et le monde entier se trouve transformé par ce bonheur qui le remplit : « Et j'aime de t'y aimer cette Nîmes la Romaine ». Les sons entendus, les formes entrevues dans le crépuscule se métamorphosent pour évoquer Lou et exprimer l'amour du poète. Toute la première partie du texte est donc éclairée par ce souvenir lumineux qui appelle l'espoir très proche : « Je te verrai dans deux jours... ».

Le blason du corps de Lou, initié dans la première partie par la métaphore de l'« alezane dorée », se poursuit alors par l'évocation par le poète de ses cheveux et surtout de ses yeux qui deviennent, selon la métaphore traditionnelle, les « fenêtres » du monde : par eux, même les images les plus tristes, les scènes les plus triviales, les parfums les plus désagréables se trouvent justifiés. C'est donc le monde entier que le poète associe à son amour pour Lou. La fin du poème apporte une courte inquiétude, avec l'apparition de la mort, mais elle-même se trouve transfigurée par l'idée de l'union éternelle avec la femme aimée. Tous les poèmes écrits dans cette période reflètent le même bonheur.

Michel Tichit

🖼️ Cette fiche contient des illustrations et ressources interactives

Images, vidéos et outils pédagogiques disponibles sur l'interface complète.

📖 Voir la fiche complète →