Guillaume Apollinaire
Poèmes à Lou
MON Lou je veux te reparler maintenant de l'Amour
Il monte dans mon cœur comme le soleil sur le jour
Et soleil il agite ses rayons comme des fouets
Pour activer nos âmes et les lier
Mon amour c'est seulement ton bonheur
Et ton bonheur c'est seulement ma volonté
Ton amour doit être passionné de douleur
Ma volonté se confond avec ton désir et ta beauté
Ah ! Ah ! te revoilà devant moi toute nue
Captive adorée toi la dernière venue
Tes seins ont le goût pâle des kakis et des figues de barbarie
Hanches fruits confits je les aime ma chérie
L'écume de la mer dont naquit la déesse
Évoque celle-là qui naît de ma caresse
Si tu marches Splendeur tes yeux ont le luisant
D'un sabre au doux regard prêt à se teindre de sang
Si tu te couches Douceur tu deviens mon orgie
Et le mets savoureux de notre liturgie
Si tu te courbes Ardeur comme une flamme au vent
Des atteintes du feu jamais rien n'est décevant
Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour
Le phénix qui se meurt et renaît chaque jour
Chaque jour
Mon amour
Va vers toi ma chérie
Comme un tramway
Il grince et crie
Sur les rails où je vais
La nuit m'envoie ses violettes
Reçois-les car je te les jette
Le soleil est mort doucement
Comme est mort l'ancien roman
De nos fausses amours passées
Les violettes sont tressées
Si d'or te couronnait le jour
La nuit t'enguirlande à son tour
Une méditation sur l'amour
Daté de Nîmes, 12 janvier 1915, ce poème est tout empli du bonheur de l'amour heureux qu'il vit alors avec Louise de Coligny-Châtillon, Lou. Apollinaire a été incorporé le 5 décembre 1914 à Nîmes et c'est le 7 décembre 1914 que Lou le rejoint. Ils vont vivre quelques mois d'un amour très intense. Le poète a revu la femme aimée le 1er janvier ; il ne la reverra ensuite que le 24 janvier. Ce poème, comme tous ceux du recueil, est extrait de lettres écrites à la femme aimée.
La tonalité de ce poème, qui évoque toujours le bonheur, à travers des images brûlantes de sensualité, est différente des autres car, ici, le monde de la guerre ou de la caserne est totalement absent. Le poète offre à la bien-aimée une méditation sur l'Amour et c'est alors que reviennent des images du monde ancien, et que le poète semble vouloir rattacher le fil de sa vie qui paraissait rompu par les événements du monde.
Le poème commence donc comme une méditation sur l'Amour : par un ensemble d'affirmations, Apollinaire tente de définir cet amour qui le lie à la femme aimée et semble vouloir le fonder sur des valeurs supérieures : « le bonheur », « la volonté ». Mais l'apparition du corps nu de l'aimée réveille chez le poète une passion toute charnelle et de chaque nouvelle attitude que prend le corps désiré naît une nouvelle image : « celle-là qui naît de ma caresse », « Si tu marches... », « Si tu te couches... », « Si tu te courbes... ». L'allusion à Vénus, la déesse de la beauté née de « l'écume de la mer », se complète par une évocation très sensuelle du plaisir partagé. Le poète retrouve alors les mots qu'il prononçait pour évoquer la poésie dans Le Brasier.
Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour
Le phénix qui se meurt et renaît chaque jour
rappellent précisément :
Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable...
Il retrouve de même les images de la ville avec les « tramways » et de ce souvenir peut naître le lien du poète avec sa propre vie :
Comme est mort l'ancien roman
De nos fausses amours passées
dont les accents rappellent La Chanson du mal aimé. Cet adieu au monde ancien s'accompagne donc d'une renaissance du poète grâce à l'amour de Lou. C'est elle qui devient le foyer dans lequel renaît sa poésie.
Michel Tichit
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