SI je mourais là-bas sur le front de l'armée
Guillaume Apollinaire
Poèmes à Lou

SI je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
- Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur -
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

30 janv. 1915, Nîmes.

La nuit descend
On y pressent
Un long un long destin de sang

L'image sanglante
Daté de Nîmes, 30 janvier 1915, ce poème est écrit après la rencontre du 24 janvier entre le poète et son amante Louise de Coligny-Châtillon, Lou. Apollinaire a été incorporé le 5 décembre 1914 à Nîmes : c'est le 7 décembre 1914 que Lou le rejoint. Ils vont vivre quelques mois d'un amour très intense. Apollinaire désire que Lou vienne s'installer avec lui à Nîmes, mais elle se dérobe et le poète perd peu à peu ses illusions qui s'effaceront lors de la dernière entrevue du 28 mars. Le poème constitue le texte complet de la lettre.

L'évocation de sa propre mort par Apollinaire apparaît ici comme empreinte de gravité. Il n'adresse pas directement de reproche à sa bien-aimée, dont il sent déjà, sans doute, une certaine indifférence. Le poète lui-même n'est-il pas entraîné vers l'oubli par le plaisir, les « instants de folie » ? Et ne veut-il pas, en évoquant son propre sang, rendre hommage à ceux qui sont déjà au « front » ? Mais dans l'image sanglante qu'il développe, il préfère imaginer son sang répandu comme une efflorescence, retrouvant alors des idées exprimées dans les poèmes d'Alcools. Car un premier thème est celui de l'oubli : « Tu pleurerais un jour », « Et puis ce souvenir... », « Souvenir oublié... », « souvenir qu'on oublie... » ; mais l'idée de renaissance apparaît dès la seconde strophe : la disparition du poète permettra à son sang d'ensemencer le monde de son amour :
Un amour inouï descendrait sur le monde.

L'image qui se développe tout au long du poème, celle du monde recouvert par le sang du poète, a un côté baroque, excessif, cruel. Mais il faut y voir aussi quelques traces d'espoir : même dans l'éloignement (celui de l'espace, celui du temps), l'amant pourra, de son sang, donner l'immortalité à celle qu'il aime ; même dans la mort, le sang du poète participe à la régénération de toutes choses. Le poème se termine par un acrostiche : il mêle au nom de LOU la menace dont le poète a conscience et termine par le mot dont l'image a été développée tout au long du poème. Il résonne comme un avertissement.

Michel Tichit

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