Il y a
Guillaume Apollinaire
Poèmes à Lou

IL Y A des petits ponts épatants
Il y a mon cœur qui bat pour toi
Il y a une femme triste sur la route
Il y a un beau petit cottage dans un jardin
Il y a six soldats qui s'amusent comme des fous
Il y a mes yeux qui cherchent ton image

Il y a un petit bois charmant sur la colline
Et un vieux territorial pisse quand nous passons
Il y a un poète qui rêve au ptit Lou
Il y a un ptit Lou exquis dans ce grand Paris
Il y a une batterie dans une forêt
Il y a un berger qui paît ses moutons
Il y a ma vie qui t'appartient
Il y a mon porte-plume réservoir qui court qui court
Il y a un rideau de peupliers délicat délicat
Il y a toute ma vie passée qui est bien passée
Il y a des rues étroites à Menton où nous nous sommes aimés
Il y a une petite fille de Sospel qui fouette ses camarades
Il y a mon fouet de conducteur dans mon sac à avoine
Il y a des wagons belges sur la voie
Il y a mon amour
Il y a toute la vie
Je t'adore

Une succession d'images
Ce poème a été écrit à Lou dans le train, entre Bar-sur-Aube et Troyes, le 5 avril 1915. Apollinaire rejoint alors le front. Depuis le 28 mars, il n'a plus d'illusion et sait que sa liaison avec Lou est terminée. Il continuera cependant à lui écrire, presque chaque jour, puis d'une façon plus espacée jusqu'en juin 1916. S'il a déjà rencontré Madeleine Pagès, il ne lui a pas encore écrit ; ce n'est que lorsqu'il ressentira durement le manque de courrier (il s'en plaint à Lou) qu'il commencera à lui écrire. Son esprit est donc encore tout empli de l'image de Lou.

Écrit à la manière de certains poèmes de Calligrammes, Il y a est composé d'une succession d'images qui se déroulent sur plusieurs plans : d'un côté la réalité de l'instant, car le poète est dans le train et voit défiler le paysage. Il faut alors être sensible aux sonorités, comme à la répétition du son « p » dans le premier vers qui forme une harmonie imitative, aux mots redoublés et évoquent aussi le train et ses bruits, les jeux de mots qui montrent comment les idées s'enchaînent par les mots eux-mêmes (« qui fouette » / « mon fouet » / « sac à avoine » / « la voie »). D'autre part, puisqu'il voyage vers le front pour rejoindre un régiment d'artilleurs, il est sensible aux images de la vie militaire : « six soldats », « un vieux territorial », « une batterie ».

Mais sa pensée le ramène sans cesse vers celle qu'il aime, qui se trouve sans doute à Paris, dans l'appartement qu'Apollinaire lui a prêté. Si le poète exprime encore son amour, on remarque que le ton est moins exalté que dans les poèmes antérieurs ; et il semble déjà l'évoquer à plusieurs reprises au passé : « ma vie passée qui est bien passée » ; « où nous nous sommes aimés ». Un dernier mouvement veut s'ouvrir sur l'espoir exprimé fortement dans les deux derniers vers. Car ce spectacle qu'il fixe dans l'instant, c'est celui de la vie ; l'impression fugitive se résout dans un présent qu'il veut éternel : « Je t'adore ».

Michel Tichit

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