TU te souviens, Rousseau, du paysage astèque
Guillaume Apollinaire
Le Douanier

TU te souviens, Rousseau, du paysage astèque,
Des forêts où poussaient la mangue et l'ananas,
Des singes répandant tout le sang des pastèques
Et du blond empereur qu'on fusilla là-bas.

Les tableaux que tu peins, tu les vis au Mexique,
Un soleil rouge ornait le front des bananiers,
Et valeureux soldat, tu troquas ta tunique,
Contre le dolman bleu des braves douaniers.

Le malheur s'acharna sur ta progéniture
Tu perdis tes enfants et tes femmes aussi
Et te remarias avecque la peinture
Pour faire tes tableaux, enfants de ton esprit.

Nous sommes réunis pour célébrer ta gloire,
Ces vins qu'en ton honneur nous verse Picasso,
Buvons-les donc, puisque c'est l'heure de les boire
En criant tous en chœur : « Vive ! vive Rousseau ! »

O peintre glorieux de l'alme République
Ton nom est le drapeau des fiers Indépendants
Et dans le marbre blanc, issu du Pentélique,
On sculptera ta face, orgueil de notre temps.

Or sus ! que l'on se lève et qu'on choque les verres
Et que renaisse ici la française gaîté ;
Arrière noirs soucis, fuyez ô fronts sévères,
Je bois à mon Rousseau, je bois à sa santé !

Un banquet offert à Rousseau dans l'atelier de Picasso
Ce poème fut dit par Apollinaire lors du banquet offert à Rousseau dans l'atelier de Picasso en décembre 1908. Né en 1844, Henri Rousseau est un autodidacte qui travaille d'abord comme clerc de notaire puis comme employé à l'octroi (d'où son surnom). Sans aucune formation, il invente des modes originaux pour sa peinture. Son premier tableau exotique est exposé en 1904. Il fait la connaissance d'Apollinaire grâce à Alfred Jarry vers 1907 et commence alors à vendre quelques toiles. Ses amis lui offrirent un banquet mémorable dans l'atelier de Picasso en décembre 1908. Il expose en 1909 La Muse inspirant le poète représentant Apollinaire et Marie Laurencin. Il meurt en 1910.

Ce « banquet » en l'honneur de Rousseau, qui réunit plus de trente « amis » a été diversement interprété. Fernande Olivier ne comprendra jamais ce qui pouvait intéresser Picasso dans la peinture du Douanier ; Gertrude Stein indique, dans L'Autobiographie d'Alice Toklas, que c'est par plaisanterie que les amis de la bande à Picasso organisèrent ce banquet. Rien n'est moins sûr, si l'on veut considérer que Picasso acheta en 1908 une toile du Douanier - pour une somme dérisoire, il est vrai -, et qu'il acquerra par la suite trois autres toiles. Un autre indice important de l'intérêt que Picasso porte à la peinture du Douanier peut être trouvé dans le changement de ton d'Apollinaire qui, après une première critique ironique pour le Salon des indépendants de 1908 (« Et l'on est agacé de la tranquillité de Rousseau. Il n'a aucune inquiétude, il est content, mais sans orgueil. Rousseau n'aurait dû être qu'un artisan. »), passe à la louange en 1910 : « Je crois que cette année, personne n'osera rire... Demandez aux peintres. Tous sont unanimes : ils admirent. » [Salon des indépendants, 1910]

Une partie du poème évoque la peinture du Douanier avec ses paysages exotiques, qu'il rapportait pour une part du Mexique, car il prétendait avoir fait partie de l'expédition française envoyée au Mexique par Napoléon III. Apollinaire fait aussi allusion au tableau qu'il venait d'exposer au Salon des indépendants de 1907 (et que Picasso devait acquérir par la suite), Les Représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de Paix. Une autre rappelle quelques événements de sa vie : son passage à l'octroi, ses malheurs personnels puisqu'il avait perdu ses deux premières femmes et ses enfants. Mais le poète insiste surtout sur la vocation artistique du peintre : sa vie malheureuse se trouve transfigurée par sa peinture.

Ces vers sont faciles et simples (Apollinaire prétend les avoir improvisés). Ils paraissent aussi grandiloquents, mais ils sont sans doute le reflet de ce que fut le banquet : très gai, très arrosé, moment dans lequel il ne convient pas d'être trop sérieux (on parodie les banquets officiels), ce qui n'exclut pas la sincérité de l'hommage (on peut lire le récit de ce banquet dans l'ouvrage de Henry Gidel, Picasso, Grandes Biographies, Flammarion, 2002, p. 189-193). Rousseau le considéra ainsi.

Michel Tichit

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