L'Albatros
Charles Baudelaire
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.


Histoire d'un poème
Pour déterminer la date de composition de ce poème, on accepte généralement le témoignage de l'un des contemporains du poète, Henri Hignard, qui a déclaré l'avoir entendu réciter par Baudelaire entre 1843 et 1846, c'est-à-dire juste après son retour de l'Île Bourbon. Pourtant le poème ne sera publié qu'en 1859, sous une forme différente du texte définitif : la troisième strophe ne sera ajoutée qu'après cette première publication, à la demande d'Asselineau : « La pièce de L'Albatros est un diamant ! - seulement je voudrais une strophe entre la deuxième et la dernière pour insister sur la gaucherie, du moins sur la gêne de l'albatros, pour faire un tableau de son embarras. Et il me semble que la dernière strophe rejaillirait plus puissante comme effet ». Parmi les sources, la plus proche semble être un poème de Polydore Bounin, l'Albatros, écrit en 1836. Mais on a également souligné l'influence de Théophile Gautier.

Le Poète, l'homme « inadapté »
Ce poème complète Bénédiction [Les Fleurs du mal] qui le précède et où l'on peut voir l'apparition du Poète « en ce monde » :
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié [...]


L'albatros représente donc le Poète comme un « exilé » et reprend un thème traditionnel de la littérature, l'isolement de l'homme de génie, thème déjà illustré par les poètes de la Pléiade et les Romantiques, notamment Alfred de Vigny.

La première strophe rapporte une anecdote que Baudelaire généralise par l'emploi, en première position, de l'adverbe « souvent », et par le pluriel « les hommes d'équipage ». Cependant, chacun des termes prépare la comparaison symbolique. Ces « hommes », représentent la foule incapable de comprendre et de respecter le poète qui, lui-même, est semblable à l'« albatros ». C'est « pour s'amuser » qu'ils vont faire souffrir celui qui les accompagne et qui est normalement appelé à fréquenter l'azur et qui n'a pas conscience du danger que constitue la foule : le terme « indolent » - qui a remplacé un « curieux » antérieur - montre l'inadaptation de l'oiseau à la réalité. On remarque que l'anecdote est rapportée en une seule phrase, très proche de la prose pour les trois premiers vers. Cependant, plusieurs termes ou expressions prennent une valeur symbolique forte : le « voyage » est aussi celui de la vie, les « gouffres » représentent à la fois la mer et le néant. Et le rythme du poème rend admirablement, dans les vers 3 et 4, l'attitude de l'oiseau et la majesté de son vol.

La strophe suivante est entièrement centrée sur la vision de l'oiseau. Il est alors désigné par la périphrase « roi de l'azur » qui montre toute sa grandeur comme l'expression « grandes ailes blanches » évoque à la fois sa beauté et sa pureté. Mais Baudelaire ne suggère cette grandeur que pour mieux montrer la déchéance de l'oiseau. Notons la brutalité de cette déchéance que le poète souligne par la place du « à peine » : elle est à la fois physique, esthétique et morale, comme on le voit par les termes employés, les deux adjectifs « maladroits et honteux », le premier plus précisément physique, le second moral, un adverbe « piteusement », un verbe « traîner ». Le contraste puissant introduit par le poète entre cette description et celle du vol de l'oiseau dans la strophe précédente, contraste qui transparaît notamment grâce aux sonorités utilisées, souligne encore cette « chute ».

La dernière strophe vient conclure le poème par une leçon qui permet de comprendre pourquoi il trouve ici sa place. Le Poète, maudit à sa naissance, a remercié Dieu, dans le premier poème, de lui avoir donné la souffrance qui lui prépare une place à l'éternelle fête. Voici que cette souffrance est ici précisée : elle est celle de l'« exilé », dont l'esprit est capable de vivre dans l'« azur » mais qui se trouve seul et abandonné au milieu des hommes du commun, incapable de s'adapter au monde d'en bas.

Correspondances
Le poème L'Albatros complète et explicite Bénédiction :
Je sais que la douleur est la noblesse unique.

Il donne une première image du poète que Baudelaire précise dans bien des poèmes. Cette multiplicité n'empêche pas que cette image soit d'une grande cohérence. On lira notamment dans Le Spleen de Paris, l'Étranger qui montre que le poète aime :
les nuages... les nuages qui passent...là-bas... là bas...
les merveilleux nuages !
,

Le poème Les Foules [Spleen] qui montre un autre aspect de la relation du poète avec les autres hommes : il est l'« homme des foules » qui se nourrit de la vie des autres : « Multitude, solitude » : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond [...]. Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun [...]. L'idée est précisée dans Les Fenêtres (Spleen) :
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.

Michel Tichit

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