Correspondances
Charles Baudelaire
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

La question des influences
Le poème est diversement daté selon les commentateurs. Pour les uns, il faut le faire remonter à 1845-1846 et il manifesterait l'influence à la fois d'Hoffmann et de Balzac. Pour les autres, il ne peut être antérieur à 1855 et l'on doit trouver sa source la plus directe chez Edgar Poe : on cite alors cet extrait de la Préface aux Histoires Extraordinaires : « C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. »

L'étude de l'évolution de la pensée baudelairienne permet de distinguer dans ce poème deux grandes lignes de pensée qui aboutissent à une expression « personnelle » du poète. D'un côté, il rappelle les idées de Swedenborg, qui ont été largement utilisées par Balzac : il existe une correspondance symbolique entre notre monde, dominé par le matériel, et le monde spirituel. Mais également cette « correspondance verticale » se trouve complétée, précisée, par une « correspondance horizontale », celle des synesthésies, très clairement énoncée dans le huitième vers.

Correspondances verticales et horizontales
On considère que ce poème est fondateur : il inaugure le symbolisme. En effet, les « correspondances » de Baudelaire développent d'idée que la réalité invisible est perceptible à travers des symboles qui en sont la forme visible. Le poème se présente comme un véritable manifeste : deux quatrains proposent une théorie dont les tercets donnent des exemples.

Il faut remarquer, dans la première strophe, la majuscule de Nature. Il s'agit donc bien de l'Univers dans son ensemble, qui devient, selon l'analogie souvent reprise par les Romantiques à la suite de Chateaubriand, une « forêt-cathédrale ». Le temple est le lieu de la communication avec la divinité, comme dans les grands sanctuaires antiques. Or, nous le savons, les piliers des temples de pierre ont été sculptés à l'imitation des troncs plus anciens qui servaient à la construction. Baudelaire, cependant, semble offrir la synthèse de plusieurs pensées : l'une renvoie au panthéisme antique - la présence de la divinité dans chaque élément de la Nature - ; l'autre, au mystère presque inquiétant de cette Nature à travers laquelle « l'homme passe » sans se rendre compte de la vie intime des choses. Mais, en ajoutant le troisième vers, le poète permet de concevoir que l'univers opaque et confus est intelligible pour celui qui sait comprendre les symboles. C'est alors l'image du poète qui semble sous-entendue car, seul, dans sa pureté, il saura saisir « le langage des fleurs et des choses muettes » (Les Fleurs du mal, Élévation). Il faut donc bien considérer le rapport des deux poèmes, et Correspondances apparaît précisément comme une explication méthodique de la dernière strophe du poème précédent.

Après avoir ainsi explicité la théorie des correspondances « verticales », le poète développe, dans la suite du poème, l'analyse des correspondances « horizontales ». Le vers 8, très explicite, propose l'idée de l'équivalence entre les diverses données accessibles par les sens ; il sera complété par l'idée d'une correspondance entre le monde sensible et le monde moral. Mais, pour préparer cette affirmation, le poète propose, en un vers d'une extraordinaire force, une comparaison :

Comme de longs échos qui de loin se confondent.
Or ce vers est l'expression par l'image et la musique de l'idée même qu'il exprime. Le son initial « comme », lancé avec la vélo-palatale [k], envoie le son nasal [om] allongé par la syllabe muette [me] ; le son rebondit en écho en perdant progressivement de sa nasalité [omme] devient [õ] puis [o] avant de disparaître à nouveau dans la confusion, exprimée par la déformation en [oin] puis la reprise du son nasal dans le terme « confondent ».

Image parfaite d'une idée, elle est le fondement même du symbolisme selon la définition de Paul Valéry (in Existence du Symbolisme, Œuvres, tome I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 686). On notera notamment la référence à Baudelaire : « Comme Baudelaire déjà le faisait de son temps, il cherche toute occasion d'entendre cette musique qui pour lui est à la fois diabolique et sacrée. » (p. 699) : le « symbolisme » redonne, en poésie, toute sa place à la musique. Le mot poétique devient le symbole parfait de l'idée : il ne se contente pas de la décrire, il l'évoque, la rend sensible, il est donc un symbole sensible. Loin de n'être qu'une image abstraite de l'idée, il en est le complément.

Or cette image prend toute son ampleur dans les vers suivants, puisque ces « échos » ne sont pas seulement ceux du rapport entre les mots et leurs images et les idées. Tous les éléments sensibles concourent à l'expression : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Il convient de souligner ici aussi la perfection de l'expression qui donne une image sonore de ce rapport analogique des éléments du sensible. Cependant, le poète suggère quelques autres éléments très importants. Les deux vers 6 et 7 apparaissent comme une évocation du monde, de cette Nature « vaste » et « unie », mais inintelligible pour l'homme ordinaire. Baudelaire affirme ici aussi l'égalité de l'obscurité et de la clarté, idée qu'il rappelle également dans son poème en prose Les Fenêtres. La théorie apparaît alors comme parfaitement cohérente. L'homme ordinaire a perdu la possibilité de comprendre la Nature. Pour lui, tout est « désuni » : il oppose l'intellectuel et le sensuel ; il distingue les cinq sens. Pourtant, la Nature, dans son immensité, est Une. Le poète, par sa sensibilité et son attention, est capable de retrouver l'unité en dépassant la simple apparence : capable de ressentir l'universelle analogie, et - le poète va le préciser dans les tercets - retrouvant l'unité à travers les diverses manifestations de la Nature, il peut, par la parole poétique, recréer l'unité perdue.

C'est bien ce qu'expriment les deux tercets en deux systèmes antithétiques : d'un côté le poète donne une équivalence entre les éléments dont le caractère est la pureté et ceux dont la marque demeure la corruption ; de l'autre il présente les synesthésies entre les diverses sensations. On ne saurait trop souligner la perfection de ces vers aux assonances évocatrices : la fraîcheur marquée par la redondance de la fricative [f] (« parfums frais comme des chairs d'enfants ») ; la corruption par la dureté des « r » (« corrompus, riches et triomphants »). On remarquera également que c'est le parfum, qui demeure la sensation initiale, qui appelle les autres sensations. Faisant appel à ce qu'il y a de plus volatil, de plus immatériel, le parfum est plus propre à emporter l'esprit et à permettre cette exaltation qui donne l'impression de retrouver l'unité perdue de l'esprit et du corps.

Correspondances
On retrouve dans Obsession (Les Fleurs du mal) l'image du temple de la Nature :
Grands bois vous m'effrayez comme des cathédrales.

De même on peut mettre ce poème en relation avec La Vie antérieure (Les Fleurs du mal) :
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques.

Le poète semble évoquer alors un monde paradisiaque où musique, lumière, parfums s'alliaient à la pureté native des êtres. On a souvent noté l'importance des odeurs chez Baudelaire : l'évocation d'un parfum qui « emporte » le poète dans une rêverie et l'entraîne vers des rivages heureux. Ainsi dans Parfum exotique (Les Fleurs du mal) :
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux [...]


Idée que l'on retrouve dans La Chevelure (Les Fleurs du mal) :
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.


Michel Tichit

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