J'aime le souvenir de ces époques nues
Charles Baudelaire
J'aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes,
Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.
L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !

Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
La nudité de l'homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.
Ô monstruosités pleurant leur vêtement !
Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain !
Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité !
Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beautés inconnues :
Des visages rongés par les chancres du cœur,
Et comme qui dirait des beautés de langueur ;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N'empêcheront jamais les races maladives
De rendre à la jeunesse un hommage profond,
- À la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,
À l'œil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,
Et qui va répandant sur tout, insouciante
Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !


Une œuvre de jeunesse
On considère souvent ce poème comme une œuvre de jeunesse (écrite entre 1842 et 1846), parce qu'elle reprend des images qui ont pu être inspirées au poète par son voyage à La Réunion mais aussi certains thèmes que l'on trouve dans le Salon de 1846. Il peut apparaître comme une forme de développement de l'image de l'univers primitif « uni » que nous trouvons dans Correspondances (Les Fleurs du mal) et de l'expression « miasmes morbides » rencontrée dans Élévation (Les Fleurs du mal). Il introduit cependant une nouvelle idée, celle des « beautés modernes », inaugurant un thème essentiel des Fleurs du mal.

Regret de l'Âge d'or
Le poème V des Fleurs du mal est clairement composé en trois parties qui correspondent aux trois strophes de 14 et 12 vers séparées par des blancs. La première fait l'éloge du temps de Cybèle, c'est à dire de l'Âge d'or ; la seconde montre l'impuissance du poète de l'époque moderne qui se trouve dans un monde de décrépitude ; enfin, la troisième strophe apparaît comme un hymne à la jeunesse. Mais, comme on l'a souvent souligné, le poème comporte des contradictions et révèle soit une composition fragmentée, soit une hésitation de Baudelaire entre des aspirations multiples.

La première strophe évoque donc le temps perdu de l'Âge d'or de Cybèle. Il s'agit tout d'abord de la présentation de la beauté des corps de cette époque dont la statuaire antique peut encore nous donner une idée (vers 1 à 6), puis de la générosité de la terre (vers 7 à 10), enfin de la royauté de l'homme (vers 12 à 14). Les images sont ici très classiques et le style de Baudelaire rappelle celui des poètes Parnassiens qui aimaient évoquer l'Antiquité et la pureté des formes exprimée notamment dans la statuaire (voir la notice sur Théophile Gautier et le poème d'Émaux et Camées, l'Art). Par ailleurs, il semble reprendre les images développées par le poète Ovide dans Les Métamorphoses (I, 89-91 et 99-102) :
Tout d'abord se développa l'âge d'or
où l'on pratiquait sans besoin de répression,
Sans lois, spontanément, la loyauté et la droiture.
Punition, crainte n'existaient pas [...]
[...] n'ayant nul besoin d'armées, les populations
Vivaient tranquilles, dans la douceur et les loisirs.
La terre aussi, exempte d'impôts, donnait tout d'elle-même
Sans avoir été travaillée par la bêche, maltraitée par le soc.


On remarquera que le lien entre les aspects physiques et moraux est souligné par Baudelaire : l'âge primitif est à la fois celui de la perfection des formes et de l'absence du mal, donc de l'accord de l'homme avec la nature. On a souligné que cette présentation reflète une réflexion de Baudelaire antérieure à sa rencontre avec Delacroix, fortement inspirée de tout le mouvement antiquisant illustré par Théodore de Banville notamment. Le poète, cependant, y apporte sa touche personnelle par les quelques termes moraux qui reviendront à plusieurs reprises. Ainsi, à la louange de la nudité, il adjoint celle de l'absence du mensonge. On retrouvera ce thème dans Parfum exotique [Les Fleurs du mal] :
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.


La seconde strophe forme un contraste radical avec la première et elle oppose à la pureté et à la beauté de l'Âge d'or la dégradation de l'époque contemporaine. Le tableau est ici saisissant et n'est pas sans rappeler le monde des arts plastiques, peinture et sculpture. Car la dégradation est d'abord sensible dans l'aspect des corps, que l'on peut apercevoir avec horreur dans les établissements de bains :
[...] lieux où se font voir
la nudité de l'homme et celle de la femme [...]


On pourra évoquer par exemple les corps torturés peints par Géricault dans Le Radeau de la Méduse (1819), ou les corps déformés des caricatures de Daumier (parues notamment dans Charivari entre 1841 et 1846). Or ces corps qui désormais se cachent le plus souvent sont déformés à la fois par le vêtement et par les contraintes de l'« Utile », c'est-à-dire la société des bourgeois du temps. Antoine Adam note que, pour Baudelaire, l'Utile est le « monstre » moderne. Mais sans doute Baudelaire lie-t-il ici la maternité et la fécondité de la femme à cette « utilité » corruptrice, comme il rappelle le rapport entre le travail et la déformation du corps. L'idée semble alors également une reprise de la malédiction de l'homme lors de son expulsion du paradis terrestre [Genèse 3, 9-17] : le travail étant présenté alors comme la punition de l'homme et la maternité douloureuse étant celle de la femme. C'est cette référence qui explique précisément le vers Du vice maternel traînant l'hérédité appliqué aux jeunes vierges. L'écriture de Baudelaire est aussi une transcription moderne de mythes fondateurs.

La troisième strophe est plus étonnante. D'une part, elle introduit l'idée que la beauté peut être d'une autre nature que celle prônée par l'idéal antique (vers 29 à 32), puis elle glisse vers l'éloge de la jeunesse. Les commentateurs se sont interrogés pour déterminer si l'idée qui apparaît ici d'une autre sorte de beauté était ironique ou non. Si l'on pense que les « beautés de langueur » renvoient à l'idéal romantique, sans doute est-ce ironie de la part du poète ; l'expression « comme qui dirait », très familière, soulignerait l'ironie. Mais on se souviendra également des mots écrits dans La Fanfarlo : « C'est par désespoir de ne pouvoir être nobles et beaux suivant les moyens naturels que nous nous sommes si bizarrement fardé le visage. »

On mettra alors en relation les textes des Fusées : « J'ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau. C'est quelque chose d'ardent et de triste, quelque chose d'un peu vague, laissant carrière à la conjecture. Je vais, si l'on veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à l'objet, par exemple le plus intéressant dans la société, à un visage de femme. Une tête séduisante et belle, une tête de femme veux-je dire, c'est une tête qui fait rêver à la fois, - mais d'une manière confuse, - de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, - soit une idée contraire, c'est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau [...]. Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie en est un des ornements les plus vulgaires ; tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l'illustre compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il n'y ait du Malheur. Appuyé sur - d'autres diraient obsédé par - ces idées, on conçoit qu'il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan, à la manière de Milton. » On serait alors en présence de l'amorce de la réflexion baudelairienne sur l'art.

Enfin, l'éloge de la jeunesse reprend le thème de Bénédiction avec l'image de l'enfant capable de s'enivrer de soleil :
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.


C'est bien là la nourriture des dieux, celle du temps où il n'y avait pas encore de séparation entre la race des hommes et celle des dieux, du temps de Cybèle.

Quelques références
On peut trouver des correspondances à la fois dans Parfum exotique [Les Fleurs du mal] qui évoque un monde préservé de la déchéance occidentale, et dans La Vie antérieure [Les Fleurs du mal], évocation d'un certain âge d'or.

Lectures complémentaires
Théodore de Banville, Les Cariatides
Ovide, Les Métamorphoses
Hésiode, Théogonie
La Bible, La Genèse

Michel Tichit

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