Charles Baudelaire
Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !
Le Temps, l'ennemi de Baudelaire
Le poème a paru dans la Revue des Deux Mondes en 1855. Dans le recueil, le poète l'a placé après Le Mauvais Moine, et il semble développer le premier tercet de ce sonnet :
- Mon âme est un tombeau, que mauvais cénobite,
Depuis l'éternité je parcours et j'habite ;
Rien n'embellit les murs de ce cloître odieux.
En effet, on peut aisément déterminer le thème central du poème car Baudelaire use d'une métaphore pour expliciter son angoisse du Temps : retournant sur son passé, il sent l'atteinte de l'âge, rêve de « fleurs nouvelles », mais doute profondément qu'un renouveau soit possible, car « le temps mange la vie »... Le sonnet est donc organisé d'une façon très claire : trois strophes apparaissent comme une méditation du poète sur sa propre vie ; il évoque d'abord, dans une première strophe, son passé, et expose son sentiment au présent ; c'est cette image du présent que développe la seconde strophe ; la troisième, mêlée d'espoir et de doute, porte sur l'avenir. Le second tercet, sur un mode exclamatif, présente la morale de ce texte, valable pour tous (apparition du « nous » qui remplace le « je » des trois premières strophes) : l'ennemi, c'est le Temps.
Le premier quatrain est construit sur la métaphore du jardin, métaphore complexe et motivée par plusieurs réseaux d'associations, celui de la terre sur laquelle poussent les fleurs, celui de l'orage et de la pluie qui emportent cette terre, celui de la « fleur » qui prend une résonance particulière dans le recueil poétique puisque le poète l'a intitulé Les Fleurs du mal. Ici, les fleurs sont tout à la fois les « pensées » du poète et ses poèmes. Beaucoup ont commenté ce texte en évoquant l'âme du poète ; cela n'est pas faux, mais Baudelaire ressent toujours doublement les atteintes du monde, physiquement et moralement. Si l'on peut considérer que le jardin est « son âme », c'est également son « esprit » considéré physiquement, et l'angoisse de Baudelaire est bien celle de la destruction de son cerveau. On le comprend si l'on veut bien considérer que le terme « orage » recouvre également une réalité multiple : on évoquera, bien évidemment, sa vie agitée ; il faut aussi évoquer ses crises de « spleen » qui le laissent comme vidé de sa propre substance (Spleen, IV ; Fleurs du mal). Et ces expériences, au lieu d'enrichir le poète, l'ont détruit. On soulignera également combien les sonorités de cette strophe rendent la violence de ces « orages » : l'accumulation des groupes constitués d'une occlusive suivie de « r » en est le signe le plus clair.
Le second quatrain évoque le « jardinage » par lequel le poète tente de faire renaître sa pensée. L'« automne des idées » est tout à fait explicite : on aurait pu penser que l'automne connoterait le moment où l'on cueille les fruits ; pour Baudelaire c'est bien plutôt l'annonce de l'hiver, de cette « glaciation » de l'esprit que le poète évoquera à maintes reprises, et notamment dans la première partie de Chant d'automne (Les Fleurs du mal) :
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres.
La comparaison finale impose l'idée de la mort.
Le premier tercet, qui évoque le futur, semble tourné vers l'espoir. Même l'interrogation laisse ouverte l'éventualité d'un renouveau. Le poète n'a pas perdu la faculté de rêver et son esprit recherche des « fleurs nouvelles » ; le terme « mystique » qui renvoie au vocabulaire religieux est à mettre en relation avec les idées de Baudelaire sur la révélation de l'idée. On trouve par exemple dans Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier l'expression :« Les fleurs de son âme ne demandent qu'à s'épanouir au soleil de l'éternel amour » ; mais le doute subsiste. En filant la métaphore de Baudelaire, on dira que le poète se demande si le pâle soleil de l'automne sera suffisant pour faire naître à nouveau la révélation de l'« idée ».
Et le second tercet constitue une chute nouvelle. La répétition du premier hémistiche montre que l'espoir disparaît presque instantanément pour ne plus laisser que l'angoisse. On s'est interrogé pour savoir qui était l'ennemi, Ennui ou Mort. Cette quête semble étonnante quand Baudelaire nous donne lui-même la réponse : c'est le Temps. L'idée est ici rendue très sensible par l'expression du poète : « ... le Temps mange la vie ». Au lieu de considérer qu'une minute passée est une minute de vie, le poète considère au contraire que chaque minute vécue est définitivement passée et que notre espace de vie est ainsi « dévoré » par le Temps. Il renouvelle alors le très vieux mythe hésiodique de Cronos dévorant ses enfants, et le rend plus angoissant en montrant que notre force se détruit. Vivre serait non seulement progresser vers la mort, mais aussi perdre, à chaque seconde, de nos forces. La métaphore filée de Baudelaire, sous son aspect traditionnel, renferme donc des richesses multiples : interrogation angoissée sur le Temps, elle est aussi méditation sur la création poétique.
Pour aller plus loin
Spleen (Les Fleurs du mal) montre la manière dont un « orage » détruit l'esprit du poète. Chant d'automne (Les Fleurs du mal) permet de comprendre le sentiment qui possède le poète lorsqu'il évoque « l'automne des idées ». L'Horloge (Les Fleurs du mal) explicite le sentiment du Temps comme une déperdition permanente. Au lecteur (Les Fleurs du mal) avait d'ailleurs préparé le lecteur à ces idées :
Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
Enfin on ne peut s'empêcher de penser que le poète, dans le dernier vers du dernier poème du recueil (Le Voyage, Les Fleurs du mal), écrit, pour exprimer sa quête :
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau.
L'usage du terme « vigueur » semble repris par Rimbaud dans son poème Ma bohème :
Et je les égrenais, le soir au bord des routes
Ces bons soir de septembre où je sentais les gouttes
De rosée sur mon front comme un vin de vigueur.
Michel Tichit
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