Charles Baudelaire
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Évocation d'un ailleurs idéal
La Vie antérieure, poème paru dans la Revue des deux mondes en 1855 a été intégré au recueil des Fleurs du mal dans la partie Spleen et Idéal. Il apparaît ainsi dans toute sa première partie comme l'évocation d'une forme de cet « idéal », moment où le poète peut vivre dans les « voluptés calmes » qui sont également évoquées dans L'Invitation au voyage. Il ne s'agit pas chez Baudelaire d'une simple rêverie, mais de transcrire à la fois des souvenirs liés au voyage qu'il fit vers les contrées exotiques et l'image d'un au-delà de ce souvenir qui renverrait le poète dans un autre espace mental, celui d'une existence « antérieure », où le poète aurait connu la volupté - et aussi, déjà, une douleur secrète. Pour André Ferran, « même au milieu de ces voluptés, le Poète garde sa douleur - et son secret c'est peut-être de se sentir même là l'exilé d'une autre vie antérieure dont il éprouve une obscure nostalgie. »
Antoine Adam note que « ce poème transpose dans le langage des dieux une belle page en prose de Théophile de Gautier dans Mademoiselle de Maupin ». Il s'agit d'un tableau dans lequel le narrateur peint la manière dont il se représente « le bonheur suprême ». Nous trouvons au centre de ce sommet une telle évocation ; mais il faut noter cependant que Baudelaire semble évoquer « une vie antérieure » et qu'il évoque dans le dernier vers « le secret douloureux », donnant une coloration très personnelle à ce poème.
Le poème se développe en deux mouvements très clairs : les quatrains présentent le lieu que le poète veut évoquer ; les tercets sont plus précisément centrés sur le narrateur, ses sentiments et sa personnalité profonde. Les premiers vers font penser à certaines compositions picturales, notamment, pour la lumière aux tableaux du Lorrain, mais aussi à la peinture orientalisante qui influence aussi le décor de l'Invitation au voyage. On distingue aisément les composantes de ce paysage de Baudelaire : l'espace allié à la majesté ; la splendeur (au sens étymologique) ; la musique de la mer. Mais tous ces éléments semblent être en correspondance et entraînent vers la volupté.
L'interprétation chantée par Léo Ferré
Le rythme du piano est ternaire, comme pour une valse. Les triolets répétés avec peu d'ornement rythmique et la cadence mineure assez simple confèrent à l'accompagnement un caractère dansant qui annonce et souligne les ruptures du chant sans pour autant détourner l'attention de la voix du chanteur.
Dans cette interprétation en concert, Léo Ferré annonce d'abord le titre du poème de Charles Baudelaire. Après avoir chanté le poème, il en récite à nouveau plus rapidement la première strophe en s'appuyant sur le rythme du piano. Il y a donc plusieurs voix distinctes dans cette reprise du poème : celle du présentateur, celle du chanteur, et celle du récitant.
Il me semble que la reprise de la dernière strophe chantée sur le mode d'une récitation peut être comprise de plusieurs manières. La voix qui s'y fait entendre est celle d'un lecteur ou d'un récitant. Il s'agit d'une situation de communication plus proche de celle pour laquelle le poème a été conçu, qui ressort autant du théâtre (ou des salons de lecture du XIXe siècle) que du chant. Mais le chant est aussi entrecoupé de ces passages parlés. L'ensemble du texte y est précisément et lentement articulé ; le rythme et la mélodie en soulignent la ponctuation et la césure à l'hémistiche (après la sixième syllabe). Cette voix parlée qui annonce le titre et récite le poème dénote un profond respect pour le texte.
La voix chantée s'achève souvent en chuchotement sur la dernière syllabe de chaque vers, mais la mélodie n'y redescend pas, ce qui donne de l'élan et de l'emphase à l'interprétation de l'alexandrin. Les répétitions de la mélodie révèlent une interprétation particulière de la forme sonnet. Au lieu de composer des mélodies différentes pour les deux quatrains et les deux tercets, Léo Ferré choisit de séparer le texte en trois quatrains chantés dans le même moule mélodique, et de faire ressortir les deux derniers vers comme un distique séparé. Tandis que l'avant-dernier vers reprend la mélodie du premier vers de chaque quatrain, le dernier vers casse la continuité établie en modifiant la mélodie, qui s'élève jusqu'au cri. C'est là respecter d'une autre manière la forme sonnet, dans laquelle les deux derniers vers sont depuis le Canzoniere de Pétrarque le lieu d'un retournement du sens, ou d'un changement de perspective (appelé en italien la volta).
Le texte de Charles Baudelaire, où l'objet mystérieux, à la fois « douloureux » et voluptueux, de la remémoration nostalgique est un « soir », un « couchant », semble écrit de l'improbable point de vue d'un mort qui contemplerait la fin d'une vie passée. Mais Léo Ferré nous donne également l'impression que le poème pourrait recommencer, comme une invitation à le relire pour rejoindre sur un mode plus intime cette temporalité paradoxale de « la vie antérieure ».
Michel Tichit
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