Bohémiens en voyage
Charles Baudelaire
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.

Les Bohémiens de Callot
Le manuscrit de ce texte date de 1851-1852. Il semble bien que ce soit les eaux-fortes de Callot qui soient à l'origine de ce sonnet. L'artiste nancéen a en effet créé une série de quatre gravures sur le thèmes des bohémiens. L'ensemble forme une frise d'un mètre sur douze centimètres et les légendes des quatre gravures composent un poème :

Ces pauvres gueux pleins de bonnes aventures
Ne portent rien que des choses futures
Ne voilà pas de braves messagers
Qui vont errant en pays étrangers
Vous qui prenez plaisir en leurs paroles
Gardez vos blancs, vos testons, vos pistoles
Au bout du compte ils trouvent pour destin
Qu'ils sont venus d'Égypte à ce festin.


Les survivants de l'Âge d'or
Le sonnet de Baudelaire est composé très simplement : les deux quatrains forment une description du cortège des bohémiens ; les deux tercets changent de point de vue et montrent l'effet produit sur le monde par leur passage, tandis que le dernier vers rappelle leur destinée. On s'accorde à penser que Baudelaire a trouvé dans l'image des bohémiens celle du poète. Ce sont en effet des êtres à part, brûlant d'un feu intérieur qui les pousse à explorer l'inconnu, et voués par le destin au gouffre.

Le premier vers est très riche de notations : le terme « tribu » renvoie à une époque disparue dont ils seraient les témoins, celle de l'Âge d'or, idée explicitée par la présence de Cybèle ; celui de « prophétique » renvoie à l'image traditionnelle des bohémiens qui disent la « bonne aventure » et savent prévoir l'avenir ; enfin les « prunelles ardentes » sont expliquées par les quelques notations du poème Les Vocations Spleen) :
Leurs grands yeux sombres sont devenus tout à fait brillants.

Feu intérieur d'êtres inspirés et créateurs, il peut apparaître aussi comme la marque du diable (On peut se reporter à L'Intersigne de Barbey d'Aurevilly). Les images ici se superposent et le « voyage » des bohémiens est comparable à celui du « juif errant ». Ce vers aux connotations multiples est suivi d'un simple tableau de genre inspiré directement de la gravure de Callot. Cependant les vers 7 et 8 permettent d'entrevoir l'interprétation que fait de ce tableau Charles Baudelaire. Le bohémien est celui qui regarde « vers le ciel », c'est-à-dire dont la marche suit l'errance des nuages, toujours à la poursuite des « chimères », c'est-à-dire de rêves inaccessibles.

Les deux tercets montrent l'effet du passage des bohémiens : le monde semble renaître, par la musique tout d'abord (« grillon », « chanson »), puis les richesses du monde (« verdures », eau du rocher et « fleurs » du désert). L'image de l'errance dans le désert est étonnamment reprise de la Bible où, lors de l'Exode, les Hébreux recueillirent la manne et Moïse fit jaillir l'eau du rocher. Pourtant, c'est l'idée de voyance qui clôt le poème. Puisqu'ils disent la « bonne aventure », les bohémiens savent l'avenir. Sans doute connaissent-ils même leur propre destin, celui d'êtres maudits, voués à « l'éternité des ténèbres ». Mais cela ne les empêche pas de poursuivre. Ainsi le poète qui fait surgir les « fleurs » sur sa route, qui garde le souvenir de l'Âge d'or n'en demeure pas moins un damné.

Ce poème demande bien évidemment une seconde lecture, puisque le bohémien est le frère du poète. L'équivalence est donnée presque explicitement dans le poème Les Bons Chiens [Spleen] : « Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l'instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l'histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences ! » Tous les termes peuvent alors être repris et trouver une signification nouvelle qui se clôt sur la « floraison » que ces « damnés » produisent sur leur passage.

Pour aller plus loin
C'est peut-être dans Les Vocations que l'on trouve le texte qui explique le mieux Les Bohémiens en voyage. Le quatrième enfant déclare en effet : « Eh bien ! j'ai vu, à la dernière foire du village voisin, trois hommes qui vivent comme je voudrais vivre. Vous n'y avez pas fait attention, vous autres. Ils étaient grands, presque noirs et très fiers, quoique en guenilles, avec l'air de n'avoir besoin de personne. Leurs grands yeux sombres sont devenus tout à fait brillants pendant qu'ils faisaient de la musique ; une musique si surprenante qu'elle donne envie tantôt de danser, tantôt de pleurer, ou de faire les deux à la fois, et qu'on deviendrait comme fou si on les écoutait trop longtemps. L'un, en traînant son archet sur son violon, semblait raconter un chagrin, et l'autre, en faisant sautiller son petit marteau sur les cordes d'un petit piano suspendu à son cou par une courroie, avait l'air de se moquer de la plainte de son voisin, tandis que le troisième choquait, de temps à autre, ses cymbales avec une violence extraordinaire. Ils étaient si contents d'eux-mêmes, qu'ils ont continué à jouer leur musique de sauvages, même après que la foule s'est dispersée. Enfin ils ont ramassé leurs sous, ont chargé leur bagage sur leur dos, et sont partis. » (Charles Baudelaire, Les Vocations)

Le thème du voyageur apparaît à maintes reprises dans Le Spleen de Paris ; on peut le retrouver notamment dans le poème L'Étranger (Spleen), dans Chacun sa chimère (Spleen), etc. On notera enfin que ces bohémiens semblent appartenir à la « Race de Caïn » si l'on rappelle la dernière strophe du premier mouvement de Caïn et Abel (Les Fleurs du mal) :
Race de Caïn, sur les routes
Traîne ta famille aux abois.


Cette même idée peut être retrouvée dans le premier poème des Fleurs du mal, puisque le poète est décrit comme un maudit, enivré d'azur... Apollinaire s'est sans doute souvenu de ces vers pour les premières strophes de son poème Saltimbanques (Alcools) :
Dans la plaine les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe...


Michel Tichit

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