Charles Baudelaire
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
L'homme et la mer : deux « frères implacables »
Le poème a paru dans La Revue de Paris en 1852. Il est relié au précédent, Bohémiens en voyage, par l'idée de « liberté » qui apparaissait plus précisément dans le premier titre : « L'homme libre et la mer ». On a reconnu dans ce thème de l'Océan, miroir de l'homme, un thème romantique. Antoine Adam souligne le rapprochement avec un texte de Balzac, L'Enfant maudit. Baudelaire, cependant, après avoir évoqué la ressemblance de l'homme et de la mer ajoute une nouvelle dimension, celle de l'affrontement qui apparaît dans la quatrième strophe.
Les trois premières strophes apportent donc une comparaison entre l'homme et la mer. Plusieurs qualités complémentaires les rapprochent : la première est la liberté, c'est-à-dire, pour l'homme, l'appel de l'infini, dont la mer donne l'image ; par ailleurs ce caractère infini se retrouve également dans l'expression « gouffre insondable ». On remarque le rythme très ample de cette strophe, marquée par l'apostrophe initiale et la répétition des sonorités en « m » et les voyelles ouvertes nasalisées.
La seconde strophe qui développe la comparaison est admirablement composée à partir des consonnes liquides soutenues par des occlusives labiales :
Tu te pl ais à plonger au sein de ton image ;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Ce jeu des sonorités s'accompagne de la répétition de certaines syllabes (plais / plainte ; embrasser / bras) qui connote le mouvement des flots.
Deux nouvelles ressemblances sont explicitées dans la troisième strophe : le caractère ténébreux qui, chez Baudelaire, comporte deux dimensions ; d'une part c'est, bien entendu, le « manque de clarté » : il n'est pas possible de connaître l'esprit de l'homme à la fois trop complexe et trop instable ; d'autre part, c'est le caractère infini, donc insondable.
Le dernier tercet apporte une nouvelle idée : la grandeur de ces deux êtres semble les destiner à une « lutte » implacable. Cette alliance de la grandeur et de la destruction donne un caractère tragique à ce poème, puisqu'il se conclut sur les idées de « carnage » et de « mort », comme si deux êtres semblables ne pouvaient que s'affronter dans la lutte. L'homme, donc, affirme sa liberté dans la lutte infinie avec ce qu'il y a de plus grand dans la nature, dans l'affrontement de son orgueil avec celui des forces de la nature. Le ton solennel du poème, son énonciation particulière - qui semble tenir de l'épopée et de la Bible - peu courante chez Baudelaire, donnent à ce poème un relief tout particulier.
Pour aller plus loin
Le poème Les Fenêtres [Spleen] permet de saisir le rapport entre le « noir » et le « profond » : « [...] Celui qui regarde au dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie. »
Pour les accents romantiques : on a pu rapprocher ce texte de poèmes de Byron ou de Heine. Mais l'image de la lutte de l'homme sur la terre renvoie aussi à la Bible, comme le combat fraternel de Caïn et Abel. Le poème de Baudelaire qui leur est consacré a cependant une autre signification.
Michel Tichit
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