Charles Baudelaire
Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir ;
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.
Les deux tableaux de Delacroix
Le poème a paru pour la première fois en 1846. Il est alors signé Baudelaire Dufays. Il semble clairement inspiré de deux toiles de Delacroix : Le Naufrage de Don Juan et La Barque de Dante. La première œuvre se rapporte à une péripétie racontée au début de l'acte II du Don Juan de Molière : Don Juan, qui a voulu enlever une jeune femme, a été surpris par une tempête. La seconde évoque la traversée de l'Achéron par Dante et Virgile, son guide (Dante, La Divine Comédie, « Enfer », Chant III, vers 91 et suivants). Les critiques notent que ce poème devrait beaucoup à une gravure de Simon Guérin qui est perdue. Baudelaire s'inspire aussi du Dom Juan de Molière.
Le héros insensible et digne Don Juan aux Enfers, est, pour Antoine Adam, une interprétation personnelle du mythe par Baudelaire : « Voici l'interprétation qu'à la suite d'Hoffmann, Baudelaire donne au mythe. Don Juan est pour lui le héros inaccessible à la pitié, à la tendresse, au remords, qui ne prend même pas la peine de braver le Ciel puisqu'il l'ignore, pour qui le respect d'un père, la fidélité aux serments demeurent lettre morte. C'est le « calme héros » qui a réussi à s'établir au-delà du bien et du mal. » Le poème est composé de cinq strophes et les divers personnages de la pièce de Molière sont présents. Le premier quatrain reprend le mythe antique des Enfers. En effet, il s'agit, pour les Anciens, du Royaume souterrain des morts ; pour y accéder, l'on doit payer Caron qui, sur sa barque, fait traverser aux âmes l'Achéron. Le premier personnage à apparaître est le mendiant. On se souvient que, dans la pièce de Molière, Don Juan tente le pauvre [Acte III, scène II] :
DON JUAN
Voila qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE
Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DON JUAN
Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
Don Juan se montre alors un véritable corrupteur, image du tentateur de la Bible. Et Baudelaire donne ici au mendiant une figure de « vengeur » qui veut hâter le passage du tentateur vers l'Enfer. Le second quatrain présente le groupe des femmes anonymes (dans la gravure de Guérin il y avait un cortège de femmes « groupées dans une attitude désolée, funeste escorte d'un funèbre convoi. ». [in L'Artiste, 2e série, tome VIII, 22e livraison]
Baudelaire les présente sous une apparence traditionnelle de l'art religieux ; en effet, dans les représentations de l'Enfer chrétien, notamment dans l'art roman, les femmes adultères sont ainsi représentées. On peut ici se souvenir également du Jugement dernier de Michel-Ange (Chapelle Sixtine), inspiré par l'œuvre de Dante. Par un effet saisissant, ces femmes trompées deviennent également des figures vengeresses. La strophe suivante unit Sganarelle, le valet de Don Juan et Don Louis, le père du héros. Tous deux ont été trompés.
Baudelaire fait allusion à la célèbre dernière réplique du valet qui, lors de l'engloutissement de Don Juan, loin de marquer une quelconque pitié pour le maître abattu, ne pense qu'à ses gages [Acte V, scène VI ). Il révèle par là qu'il a bien été perverti par son maître.
SGANARELLE
Ah mes gages ! mes gages ! Voila par sa mort un chacun satisfait, Ciel offensé, Lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content ; il n'y a que moi seul de malheureux, qui après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon Maître, punie par le plus épouvantable châtiment du monde. Mes gages, mes gages, mes gages !
Le père a lui aussi été trompé par l'hypocrisie de Don Juan ; c'est face à lui que Don Juan révèle ce dernier trait de sa personnalité (Acte V, scène I) :
DON LOUIS
Ah, mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous m'avez données, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue, je jette des larmes de joye, tous mes vœux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais à demander au Ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais tout de ce pas porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâce au Ciel.
Elvire apparaît dans la quatrième strophe. Certains traits sont ici empruntés à Hoffmann (la maigreur de la jeune femme). Mais Baudelaire a retenu surtout la dernière entrevue de Don Juan et d'Elvire à l'acte IV de la pièce de Molière. On retrouve plusieurs traits : la « tenue » de la jeune femme, le rappel de l'amour charnel qui l'a unie au héros, et de ce nouvel amour « purifié » qu'elle vient offrir à son mari pour qu'il se repente.
DONE ELVIRE
Ne soyez point surpris, Don Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point icy pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetait que menaces, et ne respirait que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier, et il n'a laissé dans mon cœur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soy, et ne se met en peine que de votre intérêt.
Enfin, en retrait, guidant la barque comme le pauvre la fait avancer avec les avirons, on trouve le Commandeur qui s'oppose directement à Don Juan. Baudelaire montre tout d'abord l'assurance du héros, qui transparaît dans le terme « calme », puis il renforce cette impassibilité dans le denier vers. Don Juan devient l'image même du défi à toutes les valeurs humaines, il est le héros enfermé dans sa solitude qui ne plie pas sous le poids du destin ; il ne connaît pas le remords et reste insensible et digne.
Correspondances
On a souligné que l'attitude de Don Juan était celle du Dandy. Certains traits sont donc à rechercher dans le Don Juan de Byron. Pour le personnage d'Elvire, on a trouvé plusieurs rapprochements avec le personnage du Dom Juan d'Hoffmann. Il convient également de mettre en relation ce poème et la section Révolte des Fleurs du mal, notamment les Litanies de Satan (Les Fleurs du mal).
Michel Tichit
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