Charles Baudelaire
Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.
Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
Ce qu'il faut à ce cœur profond comme un abîme,
C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans ;
Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
Tes appas façonnés aux bouches des Titans !
La femme idéale
Paru dans Le Messager de l'Assemblée en avril 1851, ce poème complète La Beauté, poème dans lequel elle apparaissait alors dans toute sa grandeur. Il l'exprime ainsi dans le Salon de 1859 [« VI, Religion, histoire, fantaisie »] : « Dans la nature et dans l'art, je préfère, en supposant l'égalité de mérite, les choses grandes à toutes les autres, les grands animaux, les grands paysages, les grands navires, les grands hommes, les grandes femmes, les grandes églises, et, transformant, comme tant d'autres, mes goûts en principes, je crois que la dimension n'est pas une considération sans importance aux yeux de la Muse. »
Le poème est clairement structuré sur une opposition : les tercets, positifs, qui présentent quelques images significatives de ce que désire le poète, répondent aux quatrains qui rappellent ce que le poète refuse.
La première strophe éclate comme une invective contre la mesquinerie de ce siècle. Mais elle semble liée à une forme de beauté « maladive », comme étriquée, qui se retrouve dans l'aspect physique des femmes. C'est un thème que l'on retrouve chez Gautier et Nerval, une sorte de refus de la langueur et l'éloge de la vigueur et de la santé des corps. Le « rouge idéal » peut se comprendre soit en considérant la chevelure - on aurait alors un système d'opposition avec les cheveux noirs des jeunes femmes « romantiques », comme Pauline de Beaumont, décrite ainsi par Chateaubriand -, ou la fraîcheur de la peau - et c'est alors Delacroix qui servirait de modèle.
La strophe suivante reprend la critique d'une forme de beauté, celle de Gavarni. Il était célèbre notamment pour avoir créé, pour le journal satirique Charivari, une série de femmes dans laquelle il désirait dépeindre « la filouterie des femmes, qui a bien son côté instructif. » Ce seront les Fourberies des femmes en matière de sentiment (1837). Une autre série célèbre est liée à son séjour à Londres où il dépeignit le monde de la pauvreté : « On ne sait pas, écrivait-il, ce que c'est que la richesse et la pauvreté, que le luxe et la misère, que le vol et la prostitution, quand on n'a pas vu l'Angleterre. » Ces vignettes devaient paraître dans L'Illustration. Pour le terme « chlorose », on peut reprendre la définition qu'en donnait Pierre Larousse au XIXe siècle : « Affection fréquente chez les jeunes filles, et qui est caractérisée par la pâleur jaune ou verdâtre du teint, par la flaccidité des chairs, par une langueur générale [...]. » On comprend dès lors l'opposition entre les « pâles roses » et le « rouge idéal ».
Les tercets présentent alors des images idéalisées : ce sont des images de force et de puissance, que ce soit Lady Macbeth, mais également Clytemnestre pour le « rêve d'Eschyle », et la « grande Nuit » de Michel Ange. Le personnage de Lady Macbeth est bien celui d'une femme ambitieuse, qui domine le héros : dans la pièce de Shakespeare, elle présente un contraste puissant avec Macbeth souvent représenté dans une pâleur qui témoigne des angoisses qui le rongent. Par ailleurs, Baudelaire avait pu voir au Louvre les réductions des sculptures du tombeau des Médicis par Michel-Ange qui avait été commandée par Louis XIV. L'allusion aux Titans prépare tout naturellement la lecture du poème suivant, La Géante. On notera cependant que Baudelaire recherche essentiellement la force intérieure qui se manifeste par la puissance de la forme ; le monument révèle alors plus directement le drame intérieur.
Pour aller plus loin
Pour l'image de la jeune romantique, voici, à titre d'exemple, comment Chateaubriand dépeint, dans ses Mémoires d'outre-tombe, Pauline de Beaumont : « Son visage était amaigri et pâle. Ses yeux coupés en amande auraient peut-être jeté trop d'éclat si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. Son caractère avait une sorte de raideur et d'impatience qui tenait à la force de ses sentiments et au mal intérieur qui l'éprouvait. » Quand Chateaubriand fait sa connaissance, elle est atteinte du mal qui l'emportera quatre ans plus tard à Rome.
Pour Gavarni, on peut citer les mots de Sainte-Beuve : « Il est l'observation même ; tout ce qui a passé et défilé sous nos yeux depuis trente-cinq ans en fait de mœurs, de costumes, de formes galantes, de figures élégantes, de plaisirs, de folies et de repentirs, tous les masques et les dessous de masques, les carnavals et leurs lendemains, les théâtres et leurs coulisses, les amours et leurs revers, toutes les malices d'enfants petits ou grands, les diableries féminines ou parisiennes, comme on les a vues et comme on les regrette, toujours renaissantes et renouvelées, et toujours semblables, il a tout dit, tout montré, et d'une façon si légère, si piquante, si parlante, que ceux même qui ne sont d'aucun métier ni d'aucun art, qui n'ont que la curiosité du passant, rien que pour s'être arrêtés à regarder aux vitres, ou sur le marbre d'une table de café, quelques-unes de ces milliers d'images qu'il laissait s'envoler chaque jour, en ont emporté en eux le trait et retenu à jamais la spirituelle et mordante légende. » (Nouveaux lundis, tome VI, p. 141)
Le Salon de 1859 permet d'expliciter la pensée de Baudelaire sur quelques points. Il y critique l'artiste moderne « imitateur des imitateurs des imitateurs » : « La première fois que je mis les pieds au Salon, je fis, dans l'escalier même, la rencontre d'un de nos critiques les plus subtils et les plus estimés, et, à la première question, à la question naturelle que je devais lui adresser, il répondit : 'Plat, médiocre ; j'ai rarement vu un Salon aussi maussade.' Il avait à la fois tort et raison. Une exposition qui possède de nombreux ouvrages de Delacroix, de Penguilly, de Fromentin, ne peut pas être maussade ; mais, par un examen général, je vis qu'il était dans le vrai. Que dans tous les temps la médiocrité ait dominé, cela est indubitable ; mais qu'elle règne plus que jamais, qu'elle devienne absolument triomphante et encombrante, c'est ce qui est aussi vrai qu'affligeant. » (Baudelaire, Curiosités esthétiques, Salon de 1859, « L'artiste moderne »)
Michel Tichit
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