La Géante
Charles Baudelaire
Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœr couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.

« Je préfère [...] les choses grandes »
Ce sonnet est directement rattaché au précédent dans lequel le poète vient de présenter l'Idéal. Publié en 1857, ce poème aurait été composé dès 1843. Il est une nouvelle illustration de la déclaration que l'on trouve dans le Salon de 1859 [« VI, Religion, histoire, fantaisie »] : « Dans la nature et dans l'art, je préfère, en supposant l'égalité de mérite, les choses grandes à toutes les autres, les grands animaux, les grands paysages, les grands navires, les grands hommes, les grandes femmes, les grandes églises, et, transformant, comme tant d'autres, mes goûts en principes, je crois que la dimension n'est pas une considération sans importance aux yeux de la Muse. »

Le premier vers se rapporte au thème de l'Âge d'or, « Du temps que... » renvoyant à un époque mythique, celle précisément de la mythologie grecque, où les dieux étaient considérés comme des êtres « monstrueux », dont la taille était infiniment supérieure à celle des hommes. Ce sont les êtres qui apparaissent dans la Théogonie d'Hésiode : les Hécatonchires, les Titans, les Cyclopes notamment. Il est étonnant de voir que Baudelaire trouve dans ce monde une place, celle d'un « chat », être dont le poète souligne à la fois la familiarité et le mystère.

On notera cependant que le poète transforme cette « jeune géante » en paysage, en renversant en quelque sorte le mouvement de la mythologie qui personnifie les forces de la nature ; ici c'est une déesse, la Géante, qui devient petit à petit cadre naturel de la vie du poète. Les connotations sont d'un érotisme certain : plaisir de la contemplation (« aimé voir son corps fleurir »), plaisir des « jeux » qui sont sans doute à mettre en relation avec les vers 9 et 10. Mais la rêverie aboutit à un désir apaisé qui apparaît comme une situation semblable à celle que l'on entrevoit dans Parfum exotique ou L'Invitation au voyage : « dormir nonchalamment » répondant à l'attitude :
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux [...}


et à l'idée exprimée par la dernière strophe du second poème :
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.


Quant au paysage que devient cette « jeune géante », il comporte certains aspects conformes au désir baudelairien, « Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux » rappelant le « pays qui te ressemble » :
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.


Et l'image finale, apaisée, « dormir nonchalamment... à l'ombre », « paisible », rappelant l'image de La Vie antérieure :
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes [...].

Il ne faut cependant pas oublier que ces « images » renvoient à une conception de la beauté : plénitude, harmonie, réconciliation des plaisirs sensuels et intellectuels, effacement du temps, autant de notations qui évoquent un idéal artistique.

Correspondances
On mettra surtout ce texte en relation avec Parfum exotique (Les Fleurs du mal) et L'Invitation au voyage (Les Fleurs du mal) : le voyage dans un temps mythique correspondant au voyage « exotique ». C'est donc aussi tout naturellement qu'on fera le rapprochement avec La Vie antérieure (Les Fleurs du mal). Pour l'image du chat, on se reportera aux poèmes qui lui sont consacrés, Le Chat (Les Fleurs du mal et Les Fleurs du mal), et Les Chats (Les Fleurs du mal).

Michel Tichit

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