Hymne à la beauté
Charles Baudelaire
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ? ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine !
L'univers moins hideux et les instants moins lourds ?

Entre plaisir et douleur
Le poème Hymne à la beauté a paru dans L'Artiste le 15 octobre 1860. Il semble marquer un point d'aboutissement de la réflexion conduite par le poète sur la Beauté. Baudelaire s'interroge sur l'origine du Beau. Le plan de ce poème apparaît assez clairement à deux reprises (strophe 1 et 3):
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?


Le poète s'interroge sur l'origine de la beauté avant de repousser cette question par deux fois (strophe 6 et 7):
Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe
De Satan ou de Dieu, qu'importe ?


Il aboutit donc à une modification de son interrogation : l'essentiel n'est pas l'origine de la beauté mais son effet sur l'homme.

Dès la première strophe le poète demande aux images et aux allégories d'exprimer ce qu'est la Beauté et quel est son effet ; la métaphore la plus longuement filée est celle de la femme dont la présence se précise au cours des premières strophes : le poète évoque d'abord le « regard », puis l'« œil », le parfum, le baiser, la bouche ; petit à petit cette femme se transforme en une prostituée. La double aspiration vers le ciel et l'enfer est systématiquement présentée en parallèle ; mais c'est toujours le côté de l'enfer et de la mort qui semble prendre le pas.

Cette image de la femme est complétée par une série de comparaisons. La première est celle du vin - et l'idée sera développée dans toute une section des Fleurs du mal, selon la même alternance de bienfaisance et de crime. Puis vient celle de l'orage : on notera que le poète allie le parfum et l'orage, car le plaisir est toujours associé à la douleur. Le poème d'ailleurs se développe selon une logique qui entraîne vers le désordre et, à terme, la mort : l'Horreur, le Meurtre, la Mort apparaissent comme liés à la Beauté. Sans doute l'amoureux de la Beauté est-il ce « moribond se penchant sur la belle », image cruelle du poète qui épuise ses forces dans cette quête qui l'entraîne inexorablement vers le gouffre.

Est-il donc impossible de connaître l'origine de la Beauté ? Le problème posé par le poète est finalement résolu par la question même : l'origine est double, elle est constituée des deux « postulations simultanées ». L'essentiel réside désormais dans l'accès que donne la beauté à l'« Infini » et la consolation qu'elle fournit au poète. Les dernières strophes soulignent l'allégeance du poète à cette Beauté, « ô mon unique reine »  ; la répétition de « qu'importe » ne marque pas du tout l'indifférence du poète mais son acceptation de cette dualité fondamentale : l'Art se nourrit du Mal tout autant que du Bien et les deux voies peuvent conduire à l'Infini. Et c'est le pressentiment poétique de cet Infini qui estompe quelques instants l'Horreur et l'Angoisse. Cet étonnant poème, tout entier construit sur la figure de l'oxymore - alliance des contraires -, transforme radicalement la conception de l'art.

Correspondances
Certains vers semblent entrer directement en relation avec le poème La Beauté.

Michel Tichit

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